Défense de la langue française   
Entreprise cherche Manager, Office,
Program pour valorisation immédiate

Les Échos mardi 19 décembre 2000

La lecture des offres d'emploi ou des intitulés de cartes de visite professionnelles requiert de plus en plus l'assistance d'un traducteur : les intitulés de postes ronflants prolifèrent. Simple mode ou évolution de fond ?

Il y a peu de temps encore, un cadre soucieux d'évaluer sa valeur sur le marché du travail pouvait le faire en comparant son poste à d'autres propositions similaires. Il lui suffisait de consulter dans les journaux les rubriques ad hoc, ou de se lancer sur le Net, à la recherche des promesses d'avenir vantées par les spécialistes en ligne de l'emploi. Un directeur se penchait sur les entreprises en quête de direction. Et les commerciaux s'occupaient de commerce. Chacun y retrouvait les siens à la lecture des petites annonces. Aujourd'hui, la lecture d'offres d'emploi a de quoi laisser perplexe. Partout, des postes de Manager, déclinés à l'infini ou presque - Office, Account, Program... Toute une panoplie de titres, à majorité anglo-saxonne, pour des entreprises en passe de s'internationaliser, ou désireuses de faire comme si.
« La technologie est l'un des facteurs de ce changement, raconte Réza Ghaeum-Maghami - PDG de FramFab France, une web-agency implantée en Europe -, elle favorise l'émergence de nouvelles méthodes de travail, et par la même une nouvelle répartition des responsabilités... Les fonctions sont de plus en plus "transverses" à l'entreprise. »

Rester crédibles…

Aussi, on ne s'étonnera pas de rencontrer un Program Manager sous la tutelle de son Global Program Manager, lui-même à la merci de son Global Account Director. Mais cette terminologie, à première vue jargonnante, n'est pas uniquement le résultat d'une mode ou des volontés de quelques gourous à l'affût de nouveaux budgets. Elle révèle un système de valeurs tourné vers la valorisation du salarié, de l'individu, de son travail.
« Au sein de LVMH, dit Concetta Lanciaux, DRH du groupe, on est conscient de ce phénomène, parce qu'un titre n'est pas anodin. Entre Directeur du personnel et Directeur des ressources humaines, il y a toute une culture d'entreprise et d'organisation qui donne à l'un ce qui fait défaut à l'autre. Avec, toutefois, une réserve: il faut veiller à conserver la légitimité des intitulés, à faire en sorte qu'ils restent crédibles vis-à-vis de l'extérieur, compréhensibles. Car le sur-emploi discrédite un titre. Une assemblée de présidents tue l'idée même de présidence. »
Reste le problème de la langue : pourquoi un Manager, disent les détracteurs, quand il existe un Directeur ?
Pourquoi le titre de Controller contre celui de Contrôleur ou Responsable des comptes ?
La loi, initialement, prévoyait que les publications d'offres d'emploi ne pourraient se faire avec « une expression ou un terme étranger, lorsqu'il existe une expression ou un terme français de même sens approuvés dans les conditions prévues par les dispositions réglementaires relatives à l'enrichissement de la langue française »... Une disposition déclarée contraire à la Constitution par le Conseil constitutionnel qui, fair-play, se chargea de la correction de l'ensemble.

…pertinents et efficaces

Mais ces intitulés de postes ne révèlent pas uniquement une fascination moutonnière pour les pratiques - et les tics - américains. « Les titres français sont l'écho d'une logique de caste, estime Xavier Romatet, directeur général de DDB France, cela ne correspond plus au monde du travail basé sur la transversalité et la vitesse. » « Tout dépend à qui l'annonce s'adresse, expertise Hélène Alexandre de l'Apec, il existe un jargon de tribu, avec ses néologismes et ses signes... L'arobase que l'on voit pour des postes de m@n@ger est un exemple parmi d'autres. Et l'usage de l'anglais, le symptôme d'une certaine culture d'entreprise, un signal envoyé aux futurs salariés. Ce sont les paillettes de métiers à fort turnover, une façon d'aller à l'essentiel, de séduire en quelques lignes. » Voire de se révéler parfaitement abscons pour ceux qui ne sont « pas dans la cible », comme cette société des NTIC qui cherche un développeur PHP/My SQL sous Linux, avec des compétences en Java/IRC.
Seulement, pour rester pertinents et efficaces, ces intitulés doivent rester en phase avec la réalité du travail dans les entreprises. Et donc évoluer en permanence, même - et surtout - si c'est pour revenir à des dénominations plus compréhensibles. C'est en tout cas ce qui se produit aux États-Unis. « Les Américains sont revenus des vocables estampillés high-tech, déclare Robert Mégel, consultant pour Lives Média, une société de la Silicon Valley, ils ont compris que le jargon noyait le produit ou le service proposé; pragmatiques, ils se sont fait une philosophie de la simplicité. » Peut-être un exemple à suivre ?
DAVID REUMAUX
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