« BÉNÉVOLENCE »

Si j’avais à choisir un mot archaïque, désuet, voire obsolète, pour le sauver de l’oubli et le faire revivre, je proposerais sans hésiter le terme de bénévolence, mot si élégant, si suggestif et pratiquement banni de nos dictionnaires usuels !
Ce terme rare, je l’ai découvert dans la nouvelle de Balzac intitulée Autre étude de femme (C’est sous ce titre que figure désormais, selon le voeu de Balzac, cette nouvelle rédigée pour la première fois en 1832, sous le titre La Grande Bretèche) . Pour apprécier pleinement l’acception retenue par cet auteur, il est indispensable de le replacer dans son contexte. Notre romancier, épicurien à ses heures, évoque la fin d’un bon repas entre intimes alors que chacun devise librement autour d’une table dans le « brillant désordre du dessert ». Surtout, il ne faut pas bouger ! Quitter la salle à manger pour le salon romprait tout le charme, gâterait l’atmosphère « capiteuse » de ce moment privilégié, on perdrait alors « les bénéfices de cette mollesse d’esprit, de cette bénévolence qui nous envahit quand nous restons dans l’assiette particulière à l’homme rassasié, bien établi sur une de ces chaises moelleuses comme on les fait aujourd’hui ». C’est alors que l’on peut, dans l’euphorie d’une digestion facilitée par les effets eupeptiques des « vins fins » et des liqueurs, se livrer auxaplaisirs de la conversation à bâtons rompus : « Délicieux moment où chacun peut mettre son coude sur la table et sa tête dans sa main. Non seulement alors tout le monde aime à parler, mais encore à écouter ».
On comprend bien ce que Balzac entend par bénévolence : un état de bien-être à la fois physique et mental, une heureuse disposition inclinant à l’abandon et à la rêverie et nous disposant à l’écoute bienveillante des autres.

Mais, alors que je soupçonnais l’imaginatif auteur d’avoir forgé un de ces heureux néologismes dont il était si friand, j’ai retrouvé – à ma grande surprise – le mot bénévolence chez deux écrivains du xxe siècle.
Maurice Genevoix, auteur de l’inoubliable Raboliot, le cite pour qualifier le comportement plus que tolérant des Solognots envers les lapins de leur terroiri: « Le lapin faisait partie intégrante de la Sologne – comme une institution, ou plutôt une fatalité. Toléré, accepté, il le fallait bien ; mais cette tolérance, si j’ose dire, allait au-delà de la tolérance. Il y avait, et depuis longtemps, la manière de la bénévolence. »( Maurice Genevoix, « Mon enfance au temps du lapin agile », in Le Figaro littéraire (9-15asept.1968) .
Raymond Queneau, illustre lexicologue et amateur de jolis mots, emploie lui aussi ce terme rarissime pour dire l’euphorie qui s’empare de l’un des personnages des Fleurs bleues un jour où il s’apprête à faire un bon repas en compagnie d’un invité a priori sympathique. La bénévolence s’associe cette fois à l’appétence. Voici l’extrait : « Cela le mit d’autant meilleure humeur que chaque instant le rapprochait du moment où le repas allait pour de bon commencer. Aussi accueillit-il avec bénévolence un personnage qui avait l’air de qualité... » (Raymond Queneau, les Fleurs bleues, éd. Folio) .
Certes, du rapprochement de ces trois illustrations, il apparaît d’abord que l’« aire sémantique » (pour employer le jargon des linguistes) du mot bénévolence est assez vaste et quelque peu imprécise. Cependant, à la réflexion, il n’en est rien. Dans les trois cas, ce terme évoque les notions d’agrément, de bonne disposition d’esprit, de bienveillance et de tolérance.
Après quelques recherches lexicographiques, nous constatons que ce mot est attesté dès la fin du xiie siècle : benivolence provient du dérivé latin benevolentia, « bienveillance ». Mais beaucoup d’autres connotations rendent bénévolence infiniment plus riche et plus fleuri que bienveillance qui néanmoins l’a supplanté. On y trouve une propension à la bonté envers autrui, une volonté de lui être agréable, de le rendre heureux, voire d’être charitable.
Mais, nouvelle surprise – et de taille, cette fois ! –, il semblerait que la langue anglaise ait conservé et le mot et toutes ses acceptions... après nous les avoir dérobés ! Eh bien, raison de plus, reprenons notre bien pour venger ce larcin. Belle revanche sur le franglais ! Pour l’amour du « bon français » et « de l’humanité » [« love of mankind », autre sens du mot anglais benevolence ], je propose donc que nous sauvions ce mot si injustement oublié et si expressif, qui suppléerait judicieusement et équitablement une regrettable lacune de notre vocabulaire usuel.
Et, puisqu’il faut bien donner une définition aussi concise et exhaustive que possible, nous pourrions proposer celle-ci : « Disposition naturelle à la bonté, à la tolérance et à la bienveillance envers autrui, avec le désir de le rendre heureux ».
En ces temps trop souvent ternis par l’autolâtrie, le sectarisme et l’intolérance, souhaitons donc que revive la salutaire bénévolence !
Michel POUGEOISE

NDLR : Michel Pougeoise vient de recevoir la médaille d’or « Arts, Sciences et Lettres » de la Société académique d’éducation et d’encouragement, couronnée par l’Académie française, pour ses trois dictionnaires : Dictionnaire didactique de la langue française (1996), Dictionnaire de grammaire et des difficultés grammaticales (1998), Dictionnaire de rhétorique (2001).


AMOUR, DÉLICE ET ORGUE

« Les trois seuls mots de la langue française qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel », m’avait expliqué, quand j’étais âgé d’une douzaine d’années, un adulte fier de m’apprendre quelque chose de curieux, à moi, le gamin passionné de français. Voilà bien le type du cliché à courte vue : cette idée répandue pèche par défaut d’analyse.

Délice est le seul qui soit véritablement dans ce cas : Cette odeur subtile est un vrai délice – Nous goûtions les délices exaltantes d’une promenade en montagne. Encore faut-il y ajouter une restriction ; pour ne pas choquer l’oreille, quand il est introduit par un masculin singulier, on garde ce genre au pluriel : Le plus petit des délices printaniers... Un des purs délices de la gastronomie locale...

Amour, au sens d’« élan sentimental », était essentiellement féminin jusqu’au xviie siècle. La langue courante devrait lui donner le masculin, aussi bien au pluriel qu’au singulier : Les amours tumultueux d’un cadre moderne. Le féminin pluriel, qui prend une valeur nettement romantique, doit, de préférence, être réservé à la poésie et à la grande littérature : Les amours malheureuses de Roméo et Juliette. Remarquons d’ailleurs une subtile différence : le premier exemple évoque clairement de multiples aventures amoureuses, alors que le second, malgré le pluriel, se réfère à une passion unique. Le féminin singulier, rarissime, se rencontre parfois dans des textes anciens.

Orgue est masculin, au pluriel comme au singulier : Cet orgue centenaire est merveilleux – Il fabriquait les meilleurs orgues de son époque. On le met exceptionnellement au féminin pluriel pour désigner, par emphase, un instrument unique de très grande taille, souvent constitué de plusieurs corps : Les grandes orgues de Notre-Dame de Paris. Cette manière de parler tombe d’ailleurs en désuétude ; on dit plus volontiers le grand orgue de la cathédrale de Strasbourg, le grand orgue de Notre-Dame.
Jacques PÉPIN
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