Vous avez dit « développement du râble » ?

Lapin (râble)Attention ! Lorsque vous entendez l’expression « développement durable », n’allez surtout pas imaginer la croissance de l’arrière-train d’un lapin ou autre mammifère...
Si ce coup de gueule commence par un calembour, c’est que, face à la bouillie langagière caractéristique du bas-français, il ne reste bien souvent que la dérision. Essayons quand même de dépasser le ricanement – fût-il justifié – pour nous pencher sur les origines de cette expression énigmatique.

Elle est née aux Nations unies sous la plume d’un traducteur mal inspiré, et comme toute nouveauté calamiteuse, elle s’est très vite imposée partouti1. L’expression originelle (anglaise, bien entendu) est sustainable development. Pour une fois, il aurait fallu coller à l’anglais en traduisant sustainable par « [écologiquement] soutenable » ou « supportable [par l’environnement] », car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’expression sustainable development désigne un développement économique considéré comme écologiquement soutenable (ou supportable par l’environnement), alors que sa traduction française semble désigner un développement capable de durer, abstraction faite de toute autre considération, ce qui ne signifie nullement la même chose. On est donc en présence d’une de ces formules magiques chères au « jargonautisme », qui s’appuient sur le codage au détriment de la transparence. Au lieu de pouvoir comprendre tout seul cette expression dès la première fois qu’il la rencontre, le néophyte est obligé de se la faire expliquer pour en connaître le sens, ce qui correspond au niveau zéro de la communication linguistique.

Une « finance étique » ?

Autre exemple d’ésotérisme destiné à faire le tri entre l’élite initiée et le bas peuple : l’expression « finance éthique ». À l’entendre pour la première fois, on pourrait penser à un budget extrêmement réduit, car le h de l’adjectif est muet... Or, tel n’est pas le cas ! Les pères de cet autre monstre à deux têtes – né de l’inversion aberrante des fonctions substantive et adjective – ont tout bonnement voulu parler d’éthique financière. La finance n’a vocation à être ni morale, ni immorale ; en revanche, l’éthique peut être qualifiée de financière, notamment. Mais pourquoi un cuistre pédant s’abaisserait-il à la clarté d’expression quand il peut passer pour un phénix en brandissant d’obscures notions sous le nez des profanes épatés... qui ne manqueront pas de l’imiter ensuite auprès des snobs de troisième main, encore plus ignares qu’eux ?

Synthèse finale (à la Pierre Dac) : devant un lapin étique du râble, une seule chose à faire : un emprunt au Crédit agricole pour en financer le développement.
François Thouvenin

1. Ainsi, du reste, que l’emploi incantatoire de l’adjectif durable, mis de plus en plus à toutes les sauces.

 
L’euro, ou comment chercher la difficulté
là où tout est simple

Billet de 10 euros En écho à l’article de M. Jean Tribouillard dans le numéro du troisième trimestre 2004, je dois dire à mon tour que l’usage de l’euro – le mot, pas la monnaie – par nos concitoyens ne laisse pas de m’affliger. Je suis atterrée chaque fois que j’entends tous ces hiatus que sont les vingt « heuros », les cent « heuros » (quand ce n’est pas cent « zeuros », ce qui – sans euros – n’est pas cher), mais aussi tout simplement les trois « heuros » et autres deux « heuros ». Parmi ceux qui hésitent, beaucoup avouent qu’ils ignorent si l’adjectif numéral prend effectivement un s ou non. Il existe pourtant une astuce simple : remplacer le mot euro par le mot an. Démonstration : au lieu de dire vingt « heuros », il convient de dire vingt « teuros », et pourquoi ? Parce que l’on ne dirait jamais « j’ai vingt “hans” ». Imaginez-vous si l’on prononçait fautivement « le petit enfant de trois ‘hans’ », « le vieillard de quatre-vingts “hans” », « il a vécu jusqu’à cent “hans” » , que d’hilarité en perspective ! À l’inverse, je suis soulagée si j’entends à la radio une publicité où l’orthoépie est respectée. Mais combien de fois, même sur France Culture – que je cite parce qu’elle a pour but avoué de développer la culture de ses auditeurs – ai-je entendu ces horribles hiatus ! J’ai même entendu une fois une émission de télévision où un animateur se faisait fort de prononcer correctement toutes les liaisons mais ne parvenait pas à entraîner à sa suite les participants, qui ponctuaient de lamentables « heuros » les sommes d’argent citées.

Quant à l’écrit, quelques cas sont également surprenants, même s’il semble communément admis que l’euro soit un substantif régulier, donc susceptible de s’accorder en nombre. Je me rappelle ainsi le cas de cette responsable d’une grande quincaillerie du XVe arrondissement, que j’avais entendue morigéner son employé qui voulait écrire sur un avoir « cinq euros » au lieu de « cinq euro », comme cette dame le demandait. Je revins quelques jours plus tard munie d’un exemplaire de la directive ministérielle qui préconise d’accorder le mot euro et, avec les plus grandes précautions, je lui ai exposé qu’elle se trompait et qu’elle induisait ses employés en erreur.

Bref, je suis consternée que des choses aussi simples qu’une liaison ou un accord en nombre sans piège ni difficulté engendrent de telles énormités. Cela dit, je pense que formuler des remarques et se manifester auprès des radios et autres médias qui répéteraient ce genre d’erreur entraînera nécessairement une amélioration de la situation. Il s’agit selon moi d’un point essentiel, car ce sont là les bases mêmes de la grammaire qui sont ébranlées.
Anne Rosnoblet

NDLR : traductrice spécialisée dans la finance, Anne Rosnoblet est membre de DLF depuis 1992, année où, terminant ses années de collège, elle a remporté le Concours du bon langage, organisé par la section de Touraine.
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