Ne nous laissons pas mener en bateau...

Dans un précédent article, il avait été question des cordages à bord des navires et de leurs noms les plus variés. On avait pris conscience du virage pris par la Marine lorsqu’elle délaissa la voile pour la vapeur. Cette révolution a eu également pour conséquence d’entraîner l’évolution de la dénomination des bâtiments, donnant libre cours à l’imagination des ingénieurs de l’époque. Une petite étude étymologique paraît donc intéressante pour distinguer les noms datant de la bouline (ou marine à voile), et ceux apparus avec l’avènement du charbon et des combustibles qui lui ont succédé.

La palme de la longévité revient sans surprise au navire (du latin navigium), dont le champ lexical est le plus vaste dans le domaine : navigation, nef, navette... Le terme générique bateau (XIIe s., de l’anglo-normand bat, racine de boat) est sans aucun doute le plus commun. Plus militaire et évocateur d’une taille imposante, le vaisseau (milieu du XIIe s., du latin vascellum, « petit vase ») n’est employé qu’en référence aux grandes escadres d’antan (xve s., cité comme mot italien, avec le sens de « bataillon, troupe » ; à rapprocher de la squadra, « équerre »), même si le terme s’est conservé dans les grades de la Royale (de l’enseigne au capitaine, sans oublier le lieutenant). Pour rester dans le domaine des grades, la corvette (vers 1476, du moyen néerlandais korver, pour « bateau chasseur »), dont le capitaine est le moins gradé des officiers supérieurs, a survécu quelque temps dans nos flottes modernes, même si la dénomination de frégate (xve s., de l’italien fregata, « bâtiment d’escorte ») regroupe aujourd’hui la plupart des bâtiments de taille intermédiaire.

Intéressante est l’origine de l’aviso, bâtiment de petite taille très utilisé dans la Marine : il faut remonter au XVIIIe siècle, où les Espagnols avaient pour coutume de faire parvenir les messages d’un bâtiment à l’autre par le biais d’une barca de aviso. Quant au patrouilleur (1606, de patrouille, syn. de patouille, « action de patauger »), modeste par sa taille mais d’un emploi très commode, il est l’apanage des garde-côtes, tout comme le rêve des jeunes enseignes pour leur première affectation outre-mer. Passons à présent aux termes plus récents, en premier lieu desquels le croiseur (fin XVIIe s., de croiser) se taille une bonne part : ce navire de guerre rapide, léger ou lourd (de 5000 à 10000 tonnes), régna sur les océans à l’époque où les grandes flottes occidentales se livraient des combats acharnés. L’avènement du missile en lieu et place du canon a amorcé le déclin de ces grosses unités, parmi lesquelles le cuirassé (1860, de cuirasse, latin coriaceus, « cuir »), véritable mastodonte d’acier qui demeure associé aux grandes épopées de la seconde guerre mondiale (Bismarck). On cite également le dreadnought (1906, angl. « qui ne redoute rien »), lourd cuirassé d’escadre.
La conquête des espaces sous-marins a lancé la vague des torpilleurs (1876, du latin torpedo), contre-torpilleurs et de leurs équivalents britanniques destroyers (terme passé en 1893 dans la langue française). L’âge d’or de l’acier a entraîné le développement de la mine, donnant naissance aux bâtiments adéquats, mouilleurs (1914, de mouiller, lat. molliare, « mollir »), dragueurs (1829, angl. to drag, « tirer ») ou chasseurs (lat. captare, « chercher à prendre »).

De nos jours, les nouvelles constructions fleurissent, mais, fidèle à cette tradition d’innovation linguistique, on a enrichi de nouveau le vocabulaire marin, se tournant vers les mots composés et autres sigles : on parle de PAN (porte-avions nucléaire), TCD (transport de chalands de débarquement) ou de BPH (bâtiments porte-hélicoptères)... Puisse ce riche héritage continuer à porter les rêves qui n’ont cessé de pousser l’homme à voguer vers cet horizon infranchissable, qui, pourtant, s’appelle encore et toujours la mer...
Antoine Delaveau

 
Africanisation du français

L’Afrique constitue, à n’en point douter, le plus grand vivier de la langue française. Sa vitalité et l’usage qu’on en fait sur le continent lui donnent un dynamisme probant. Les néologismes et emprunts, les mots transformés en verbes, des « francisations » de mots anglais sont les points essentiels qu’utilisent les Africains pour donner une vie et un autre sens à la langue de Molière. Délectons-nous de la richesse, de la créativité et de l’imagination débordante de toutes ces transformations, pour le moins drôles et enrichissantes.

Étonnants Africains dans leur mode d’appropriation du français. Une richesse dont la Francophonie peut être fière. Leur imagination et leur façon de détourner certains mots du français pour se les approprier est sans nul doute ce qui constitue l’une des grandes spécificités du français des Africains. Un mot, un verbe, un nom perdent ainsi leur sens original pour en trouver un tout autre... Voici quelques exemples quelque peu inattendus.

Bâiller : Ouvrir involontairement la bouche par un mouvement de large inspiration (ex. : bâiller de sommeil, de fatigue, de faim...), revêt un tout autre sens en République démocratique du Congo. Tu me bâilles signifie ainsi « Tu me fatigues » ou, selon le contexte, « J’en ai marre de toi ». Il existe également une forme à l’infinitif passé du verbe : Oh lui, je l’ai bâillé ! signifie à Kinshasa « Je l’ai ignoré ».

Blaguer : Raconter des blagues, se moquer, plaisanter. Taquiner, railler sans méchanceté. Le sens du mot en Côte d’Ivoire se rapproche de la seconde définition usuelle. Sauf que les Ivoiriens lui confèrent une dimension beaucoup plus agressive. Il ne faut pas me blaguer ! doit être compris à Abidjan comme « Il ne faut pas se foutre de moi » ou « Arrête de te foutre de moi ».

Bureau : Table sur laquelle on écrit, on travaille. Pièce où est installée la table de travail avec des meubles, lieu de travail des employés d’une administration. Ce mot désigne, dans pratiquement l’ensemble de l’Afrique francophone, la maîtresse d’un homme. Ainsi le célèbre deuxième bureau n’est autre que la « femme illégitime d’un homme ». Une expression sans doute tirée d’un prétexte couramment utilisé pour aller retrouver son autre dulcinée.

Couper : Diviser, séparer. En Côte d’Ivoire, le mot signifie « arnaquer ». Exemple : Le marchand de pagnes m’a coupé. C’est aussi ce sens qu’il fait entendre dans le nom de la danse en vogue dans ce pays : le Coupé-décalé. On arnaque et on file (décaler), notamment pour aller flamber l’argent en boîte de nuit. En République démocratique du Congo, le terme est plus utilisé dans le jargon journalistique pour signifier « remettre de l’argent ou un pot-de-vin ». Exemple : Après ton scoop à la télévision, on t’a coupé bien cher.

Dauber : Railler, dénigrer quelqu’un, se moquer. En République démocratique du Congo, ce verbe est un terme extrêmement vulgaire pour signifier « avoir des relations sexuelles ». Exemple : Koffi daube Marie dans un hôtel 4 étoiles ce soir.

Dribbler : Courir en poussant devant soi la balle, du pied ou de la main, sans en perdre le contrôle (ex. : l’attaquant de l’équipe de France a dribblé le défenseur irlandais). Ce verbe signifierait en Côte d’Ivoire, comme en République démocratique du Congo, « leurrer, mystifier ». Exemple lu dans le quotidien Fraternité Matin : « Gbagbo a dribblé les paysans. »

« Enjailler » : Néologisme ivoirien issu de l’anglais enjoy (qui veut dire « apprécier, aimer »). Francisé à Abidjan, cela donne : Cette fille m’enjaille, pour dire « cette fille me plaît ». Cela peut également signifier « faire plaisir ». Je vais l’enjailler en l’emmenant au maquis.

Fréquenter : Aller souvent, habituellement dans un lieu. Avoir des relations habituelles avec quelqu’un. Sortir (avec une fille, un garçon). En Afrique, le verbe signifie souvent « avoir été à l’école avec quelqu’un ». Exemple : Arnold et moi avons fréquenté.

Indexer : Lier les variations d’une valeur à celle d’un élément de référence d’un indice déterminé. Le verbe est employé en Afrique dans un sens qui n’existe pas en français académique et signifie « montrer du doigt ». Exemple : La victime a indexé son agresseur au cours de la séance d’identification.

Mauvais : Qui présente un défaut, une imperfection essentielle. En Afrique centrale, le mot signifie tout à fait l’inverse. Avoir une mauvaise cravate est un terme pour le moins élogieux. Exemple : Hier, tu avais vraiment un mauvais costume à la soirée. Il faut entendre par là que le costume en question a dû faire des envieux.

Mélanger : Unir des choses de sorte à former un tout. En Afrique, le verbe veut dire tout le contraire. En l’occurrence, « créer la discorde ». Youssouf m’a mélangé avec Kouassi signifie « Youssouf a créé la discorde entre Kouassi et moi ».

Mystique : Relatif aux mystères, à une croyance cachée, supérieure à la raison. En République démocratique du Congo, cet adjectif a plusieurs sens, dont l’un des plus répandus est « beau, joli... ». Exemple : Cette fille est mystique, pour signifier qu’elle « est vraiment très belle ».

Pointer : Marquer d’un point quelque chose pour faire un contrôle. En Afrique, cela veut dire « marquer son terrain de chasse féminin, draguer ». Exemple : David pointe chez Mariam à l’heure de la série Dallas, signifie qu’il « drague à l’heure de cette série ».

Serviette : Pièce de linge dont on se sert à table ou pour la toilette (pour éviter de se salir, pour s’essuyer...). En République démocratique du Congo, serviette signifie « torchon ». Et il faut entendre par là, ce avec quoi on nettoie une table ou on essuie la vaisselle. Alors qu’un torchon, toujours dans ce pays, est uniquement destiné à s’essuyer les mains. Plus étrange,  l’essuie-main désigne à Kinshasa, la « serviette de bain ou de piscine » !

« Tympaniser » : Néologisme sénégalais issu du mot tympan. Il tympanise signifie à Dakar : « Il ennuie, il déconcentre », dans un contexte où la personne fait trop de bruit.

Vider : Rendre vide un contenant en ôtant ce qui était dedans. En République démocratique du Congo, le verbe revêt un autre sens pour signifier « terminer ». Exemple : J’ai vidé mon travail ou Firmin a vidé ses examens.
M’ballo Seck

NDLR : Cet article est publié sur le site d’Afrik.com (http://afrik.com/), premier quotidien francophone panafricain sur l’internet, « créé en avril 2000 par des journalistes issus de la presse écrite, de la radio et de la télévision avec une passion commune : le continent africain et sa diaspora ».
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