« PAS DE CONFUSION DE TERMES »

Avec l’autorisation d’Alfred Gilder*, que nous remercions vivement, nous reproduisons des extraits de l’un des nombreux chapitres de son dernier ouvrage : Le français administratifi**. En référence au sous-titre de cet ouvrage, « Écrire pour être lu », nous pensons qu’il fallait l’écrire et qu’il doit être lu.

Langue de haute précision, le français recèle l’art suprême de nuancer la pensée. Sa variété lexicale a du bon. Elle agrémente la prose, muscle le verbe, fortifie la phrase par le choix du mot juste, de l’expression appropriée. Ainsi, un édit ordonne, une loi prévoit, un contrat stipule. André Maurois prétendait que les hommes comprendraient mieux les dangers que comporte l’emploi de certains mots si les dictionnaires aux devantures des libraires étaient enveloppés d’une bande rouge intitulée : Explosif. À manier avec soin. Bien entendu, les vocables doivent être pris au pied de la lettre, et non les uns pour les autres. Autrefois, l’administration fiscale commençait toujours ses réponses par « J’ai l’honneur de ». Quel honneur pour un contribuable qui s’estimait matraqué ! Quel combat ce fut de remplacer cette formule rituelle par « J’ai le regret de » (pour un refus ou un redressement fiscal) ou « J’ai le plaisir de » (pour une détaxation, une exonération, une remise de pénalités...)i! Pour distinguer des termes presque homonymes et souvent confondus, il suffit de coller à l’étymologie.

Que de nuances de sens !

À l’attention/à l’intention : ces deux formules administratives ne sont pas synonymes : la première attire l’attention du destinataire, elle est envoyée à son attention, à l’adresse d’un supérieur aussi ; la seconde signifie « pour lui, dans le dessein que cela lui soit agréable, profitable, bénéfique » : messe offerte à l’intention d’un défunt.

Amener/apporter : on amène, emmène, ramène quelqu’un ; on apporte, emporte, rapporte quelque chose.

Analphabétisme/illettrisme : prière de ne pas confondre l’illettrisme, état de l’illettré incapable de maîtriser la lecture d’un texte simple, et l’analphabétisme, état de l’analphabète, qui ne sait ni lire, ni écrire.

Anoblir/ennoblir : anoblir « accorder un titre de noblesse » ; ennoblir « donner de l’éclat, de la considération, de l’importance ».

Assumer/assurer : assumer, c’est « prendre sur soi, accepter la charge de » ; assurer, c’est figurément « rendre sûr, garantir, accomplir ».

Astronaute/astronome/astrologue : le premier est un pilote de vaisseau spatial ou un passager d’un engin cosmique, le deuxième est un savant ou un spécialiste de l’astronomie, le troisième prétend prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres.

Calfater/calfeutrer : calfater, c’est « boucher les trous d’un bâtiment, pour empêcher que l’eau n’y entre » (calfater un bateau) ; calfeutrer, c’est « boucher les fentes d’une porte, d’une fenêtre, pour empêcher le vent d’entrer ».

Circonvenir/circonscrire/circoncire : circonvenir, c’est « agir auprès de quelqu’un pour l’amener à faire ce qu’on souhaite de lui » ; circonscrire, c’est « limiter alentour », circonscrire un incendie ; circoncire, c’est, littéralement, « découper autour ». Ne dites pas « circoncision électorale », même si cela résulte parfois d’un charcutage !

Climatique/climatérique : est climatique ce qui se rapporte au temps (les conditions climatiques) ; est climatérique ce qui se rapporte aux périodes critiques de la vie (la puberté, la ménopause, le « quatrième âge » sont des âges climatériques).

Codicille/post-scriptum/apostille/nota bene : terme de droit, un codicille est une disposition ajoutée à un testament pour le compléter ou le modifier ; un post-scriptum s’ajoute à une lettre après une signature ; une apostille est une recommandation ou une annotation en marge d’un écrit; tandis qu’un nota bene (« remarquez bien ») se met en tête d’une note pour attirer l’attention.

Colorer/colorier : colorer, c’est « donner de la couleur artificielle ou naturelle, embellir, présenter sous un jour favorable » ; colorier, ce n’est qu’« appliquer avec art des couleurs à un dessin, ou sur un objet ».

Colleter/coltiner : se colleter veut dire « se battre, se confronter » ; se coltiner « assumer une corvée » : il s’est colleté avec sa femme qui ne voulait pas se coltiner la vaisselle.

Conjecture/conjoncture : la conjecture est une opinion fondée sur des probabilités. Les conjoncturistes émettent des conjectures sur l’évolution économique, conjoncture signifiant, au départ, « enchevêtrement, complication des faits ».

* Contrôleur général près le ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, Alfred Gilder est membre du Comité interministériel pour la simplification du langage administratif (COSLA) et de la commission de néologie et de terminologie du ministère des Finances et de celle du ministère de la Justice. Il est aussi président du conseil d’administration du Théâtre 13 (Paris-XIIIe).
** Préfacé par Jean-François Copé, ministre délégué au Budget et à la Réforme de l’État, et publié par les Éditions Glyphe, « Le français en héritage » (2006, 328 p., 21 € ; chapitre III, p. 166 à 169).



AH ! LES COQUINS !

Le coq, mâle de la poule à ne pas confondre avec le coq, cuisinier de marine, est devenu notre « totem » à la suite d’un jeu de mots. En latin, ce volatile arrogant se nommait en effet gallus, dont le nominatif pluriel Galli désignait aussi nos ancêtres bien connus, les Gaulois. Nous n’en sommes plus depuis longtemps et, bien que le coq nous soit resté pour emblème, sa désignation actuelle vient du bas latin coccus, qui a supplanté gallus, d’où était issu jal, jau ou gal, le nom de notre volatile en ancien français. Le mot coq appartient à un ensemble d’onomatopées, kak-, kot- ou kok-, censées imiter le cri des gallinacés comme notre cocorico national.
Un certain nombre de dérivés font allusion à l’air m’as-tu-vu du volatile roulant des mécaniques au milieu de ses poules. C’est ainsi que coquet, « petit coq » (XIIIe siècle), adjectif et substantif, a donné coqueter, « se pavaner comme un coq », maintenant vieilli, et coquetterie (XVIIIe). Cocard (variante coquard ou coquart), qui désignait un vieux coq mais aussi une personne sotte et vaniteuse, nous a fourni notre cocarde, terme employé en ses débuts dans l’expression bonnet à la cocarde, c’est-à-dire orné de rubans aux couleurs nationales et en forme de crête de coq. Nous en avons tiré ensuite cocardier, qui a le sens de « chauvin ». De cocard sont également issus cocasserie et cocasse, qui, à l’origine, avait un sens plus ou moins péjoratif, à la fois plaisant et ridicule.

Coque, coquetier qui en dérive, cocotte et coco désignant la poule et l’œuf dans le langage des enfants, tous de forme ronde, sont apparentés à coq par des voies détournées. Le latin coccum, qui désignait un insecte, le kermès, donnant une couleur écarlate, serait (ce n’est qu’une hypothèse) à l’origine, sous l’influence de coq, de ces différents termes par référence à la forme arrondie de l’excroissance qu’il provoque sur le chêne où il vit. Cocard, au sens d’œil au beurre noir, donc entouré d’un cerne, en est également issu. Quant au coquelicot, il doit son nom à ses pétales d’un rouge vif qui évoquent une crête de coq.

Coquin, au sens de « gueux » (XIIe siècle), est d’origine obscure et ses rapports avec coq sont fort hypothétiques. Il en va de même évidemment de ses dérivés s’acoquiner, coquinerie. En revanche, les coquins des moulins à coquins sont directement issus du coq. Ces coquins-là sont de petites roches riches en phosphates de chaux, exploitées essentiellement en Argonne, qui doivent leur nom au fait qu’elles ont la forme de rognons de coq. Leur première utilisation dans l’agriculture date de 1855. Appelés aussi coprolithes ou encore crottes du diable, on les écrasait dans des moulins ad hoc pour en faire une poudre qui servait de fertilisant dans les champs. Les derniers moulins à coquins français fonctionnèrent jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Bernard Moreau-Lastère
Délégation de Bordeaux
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