L’homme au féminin
le genre et le sexe dans la langue française

Lie lien qui unit le genre et le sexe iest au cœur des discussions animées qu’entretiennent les partisans de la féminisation des noms de métiers, de titres et de fonctions, et leurs détracteurs.
Dans un précédent article « Helen Mac Arthur est-elle une grande marine ? » (DLF, n° 200, avril-juin 2001, p. 34), nous avons montré que la fonction, chez les Romains, est sexuée, de genre masculin parce qu’elle est exercée par des hommes : il n’y a pas de femmes consuls. Si d’aventure, hors de Rome, une femme accède à la royauté, comme c’est le cas de Didon, reine de Carthage, Virgile la désigne grâce au substantif féminin regina.
Le respect du genre, lié au sexe, est particulièrement rigoureux dans la langue latine : certains mots, comme agricola ou poeta, qui désignent des fonctions exercées par des hommes, mais qui sont dotés de la désinence -a propre à la première déclinaison, à laquelle appartiennent essentiellement des noms féminins, ne sauraient être que masculins.

La langue française au contraire admet que des noms de genre féminin s’appliquent à des hommes :
• D’une manière générale, des noms de fonctions terminés en -a dans leur langue d’origine, l’italien pour estafette ou sentinelle, le portugais pour vigie, ont été considérés, du fait de leur désinence, comme féminins dans la traduction française.

• Certains substantifs féminins, et qui s’appliquent aux deux genres, proviennent d’un mot latin de la première déclinaison :
une personne vient du latin persona (féminin), qui désigne d’abord le masque de théâtre, puis le rôle, et enfin le personnage ;
– le substantif victima (féminin) appartient, à l’origine, au vocabulaire religieux : il s’applique à l’animal destiné au sacrifice ;
– le substantif tardif vedetta, qui désigne un lieu élevé d’où l’on voit au loin (videre), est à l’origine du nom vedette.
C’est leur emploi dans un sens figuré, métaphorique, parfois très éloigné de leur sens premier, qui explique que ces termes féminins désignent indistinctement des hommes et des femmes en français, et, pour les deux premiers, en latin.

• En effet, l’usage du féminin pour désigner un homme provient, dans certaines figures de style, métaphores ou métonymies, souvent employées comme attributs, du genre du référent, que celui-ci soit laudatif ou dépréciatif : on parle d’une idole, d’une étoile, d’une tête brûlée, d’une basse.
Ce phénomène n’est pas propre au français.

• Les titres féminins attribués à des hommes se justifient par un processus du même type : Sa Sainteté, Sa Majesté, adoptent le genre des vertus ou des caractéristiques, des attributs incarnés par un homme. L’anglais, au contraire, dit His Majesty pour le roi, His Holiness pour le Pape, car le sexe du possesseur détermine le genre du possessif.

• Très nombreux, volontiers pittoresques, le plus souvent vulgaires, sont les attributs de genre féminin appliqués à des hommes pour exprimer le mépris, le genre féminin étant en lui-même dépréciatif. Ces termes injurieux mettent en cause l’honnêteté d’un individu (une fripouille, une canaille), son courage (une poule mouillée, une lavette), ses orientations sexuelles (une gonzesse, une tante). Il est inutile d’allonger la liste.

On voit, d’après ces exemples, que l’emploi du féminin pour désigner des hommes procède d’origines diverses, et qu’il concerne surtout des substantifs employés dans un sens métaphorique et comme attributs. Les noms de fonction de genre féminin appliqués à des hommes constituent, en quelque sorte, de rares anomalies nées de la traduction.
L’abondant emploi de substantifs féminins pour exprimer le mépris qu’inspirent certains hommes manifeste la misogynie ancrée dans la conscience collective. On notera cependant que certaines injures destinées aux femmes sont de genre masculin : un laideron, un souillon. Mais ce phénomène, qui reste un mystère grammatical, est très limité, ce qui mérite réflexion...
Anne-Marie Lathière



QUESTION DE BON SENS

Des chênes-lièges. La tradition et Larousse veulent que liège prenne un s, au détriment de la logique. Ces chênes, en effet, ne sont pas des lièges : c’est bien plutôt leur écorce qui, de l’aveu des lexicographes eux-mêmes, fournit le liège...

Des micros-cravates. Une telle orthographe, la seule admise par Larousse, ne nous paraît se défendre que si l’on use de son micro comme d’une cravate ! Le premier se contentant de s’accrocher à la seconde, celle-ci aurait selon nous gagné à demeurer invariable.


Des pianos-bars. Ne s’agit-il pas, pourtant, de bars où il vous est loisible d’entendre du piano ? La présente graphie siérait mieux à des instruments où les cordes ont fait place aux bouteilles...


Des radios-taxis. Pourquoi Robert aligne-t-il ce pluriel sur celui de radio-réveil ? Si ce dernier remplit effectivement les deux fonctions, nous avons quelque peine, avouons-le, à nous représenter le taxi susnommé sous la forme d’un poste de radio ambulant !

N.B. Les partisans d’une réforme radicale du pluriel des mots composés auront beau jeu, encore une fois, de nous opposer leur vision des choses : il n’y a plus lieu de chercher audit composé un sens, mais bien de le considérer comme un mot simple, qui ne prenne jamais de s ou de x au singulier et en reçoive toujours un au pluriel. C’est une conception que nous respectons sans pour autant la partager. Cela dit, les dictionnaires ne s’y étant pas officiellement ralliés (du moins pour l’instant), un minimum de cohérence ne serait pas de trop...
Bruno Dewaele
Retour haut de page Retour sommaire