Donnez-vous la peine d’entrer !

Rentrer signifie essentiellement « entrer de nouveau ». Le préfixe re (r) est très souvent employé abusivement et il devrait pouvoir être remplacé par de nouveau. Étudions quelques exemples.

On ne rentre pas quelque part lorsqu’on y va pour la première fois ; tout simplement, on y entre, et n’oublions pas que, s’il s’agit d’un lieu public ou fréquenté par le public, l’homme doit passer devant – et donc avant – la femme... afin de la protéger. De même, l’homme sort le premier d’un restaurant. Dans un escalier, traditionnellement, il monte et même descend le premier.

• Trop souvent, on entend des phrases telles que : Quand la cliente est rentrée dans le magasin... Elle y revient donc, mais on dira alors plutôt qu’elle est revenue dans le magasin, ou qu’elle y est retournée, contente ou mécontente. En général, seule est correcte l’expression : elle y entre, du moins, là encore, si c’est la première fois.

• Pas davantage, on ne peut déclarer qu’Untel est rentré au gouvernement, même s’il y a de nombreux changements qui conduisent parfois à penser qu’on prend les mêmes et qu’on recommence. On dira éventuellement qu’il y est entré de nouveau... mais il vaudrait mieux ne pas avoir à le dire car cela reviendrait à se demander pourquoi il en était parti.

• À la radio, j’ai entendu : La lumière rentre, dans un propos qui vantait l’entrée merveilleuse de la lumière. Alors, pourquoi ne pas dire entre tout simplement : laissons-la entrer, l’heureuse lumière.

Rentrer dans la foule est de toute façon affreux dans tous les sens du terme. Entrer dans la foule est déjà assez bouleversant, si c’est par accident.

• Peu glorieuse, cette phrase qui exprimait récemment que telle mesure allait rentrer en application. La loi est très souvent obscure, mais cette vilaine incorrection était vraiment trop apparente.

• Encore à la radio, un présentateur a déclaré : « Le président de la République a voulu rentrer dans les détails. » Il fallait dire entrer.

• Mais sourions ! Une personne interviewée a évoqué sa décision de s’adonner au commerce des chevaux : « Quand ch’uis rentré dans le cheval... » Tant mieux pour elle si cela lui a plu, mais c’est affreux !

En revanche, on parlera de la rentrée des classes, parce que la plupart des élèves en sont sortis l’année précédente. Même si l’on doit dire que les tout-petits vont entrer en classe pour la première fois, l’expression rentrée des classes est consacrée, de même que celle de rentrée universitaire : c’est ainsi.
Et on dira aussi, à juste titre : ceux qui rentrent tard chez eux après une lourde journée de travail, car il s’agit ici d’un retour, d’un mouvement en arrière.
Pour conclure ces propos, chaque fois que l’on aura envie de dire rentrer, demandons-nous si nous ne pourrions pas utiliser aussi bien entrer.
Jean-Marie Dubois de Montreynaud



Pour un bon usage des guillemets

À l’écrit, on oubliait d’en mettre. À l’oral, aujourd’hui, on en abuse et souvent mal à propos. C’est pourquoi nous nous permettons de faire une mise au point grammaticale.
La ponctuation – ignorée des Grecs, même si les premiers signes qui la notent furent, paraît-il, inventés au IIe siècle avant J.-C. par Aristophane de Byzance – s’est répandue tardivement.
D’abord limitée aux point, point-virgule et deux-points, elle se rencontre, mais fort irrégulièrement, au IXe siècle après J.-C., et elle s’enrichira, au fil du temps, de nouveaux signes.
Mais c’est avec l’invention de l’imprimerie que le système se fixe, se complète et acquiert droit de cité, et, à partir du XVIIe siècle, l’usage en paraît bien établi.

Les guillemets apparaissent en 1527, répondant à des besoins dûment codifiés. Pourtant, depuis quelques années, dans la langue des médias et de plus en plus dans la conversation des particuliers apparaît une inquiétante inflation des guillemets. À quoi cette intempérance répond-elle ?
Le mot provient sans doute du nom ou du prénom de l’imprimeur Guillaume, qui, d’après Ménage, grammairien français du XVIIe siècle, aurait inventé ce signe.

Il a pour fonction de :
1. Signaler dans le discours
a) soit une citation ;
b) soit un néologisme, ou un mot emprunté à une langue étrangère, ou encore une locution inhabituelle.
2. Souligner qu’on ne prend pas à son compte le mot ou la locution qu’on emploie. Par exemple : C’est une révolution entre guillemets, c’est-à-dire une prétendue révolution.
Alors que le paragraphe 1 concerne un usage légitime, le paragraphe 2 a entraîné les abus relevés quotidiennement dans la bouche et sous la plume des journalistes, des gouvernants ou de l’homme de la rue.
On peut y voir une tendance à déguiser sa pensée, apparentée à la langue de bois, qui révèle chez nos contemporains un refus de s’engager ou une volonté de rester prudemment en dehors des problèmes, sans accepter de responsabilité.

Ainsi ce recours dévoyé aux guillemets, à tout et hors de propos, serait, selon nous, un signe des temps, où morale et civisme paraissent des valeurs obsolètes.
Armand HADRIA
Cercle Blaise-Pascal
et Pierre Gaussot

NDLR : Comme tous les membres du Cercle Blaise-Pascal, Armand Hadria est ingénieur. Quant à Pierre Gaussot, il est professeur agrégé de grammaire.

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