De la beauté dans l’apprentissage de la lecture

J’ ai lu et relu plusieurs fois l’article de Claude Gruaz dans le numéro 224 de la revue. Je ne voudrais pas faire le mauvais esprit, mais cet article me laisse une impression de malaise, comme souvent les expositions d’allure « scientifique » des gros bonnets de la pédagogie. D’abord je trouve curieux que le débat soit si passionné que personne, jamais, nulle part, ne prenne le parti des apprentissages alphabétiques de la lecture, que personne n’ose jamais en évoquer la pertinence, du moins l’efficacité éprouvée pendant deux ou trois siècles – ce qui n’est pas rien, comparé à la cinquantaine d’années de traits de génie pédagogiques successifs et contradictoires qui ont « scientifiquement » détraqué en France ces apprentissages fondamentaux. Existe-t-il une terreur non avouée qui fait se voiler la face ?
Mon malaise vient de ce que des phrases d’apparence anodine m’intriguent, comme « connaitre les lettres de l’alphabet est une chose, connaitre leurs combinaisons en est une autre, fort différente ». Oh ! Fort différente ? Plus compliquée, certes, mais « fort différente » me chiffonne. Et puis : « retenir la lettre comme unité du “système” graphique du français conduit à une impasse ». Ah bon ?... L’étrange, c’est que l’impasse se débloque toute seule si vous changez de terme : au lieu de dire « la lettre » vous dites le graphème, et là, ça marche. Exemple « b, a, l dans bal » (on peut en ajouter une sacrée liste : p, a, l dans pal, c, a, l dans cal, m, a, l dans mal, pour ne rien dire de bol, col, fol, mol...)
Affirmer que « p et a font [pa] dans papa mais pas dans pantoufle, pain ou paupière » me paraît contenir un léger sophisme, puisqu’en effet le graphème an représente un a nasalisé ! Ce n’est plus un a. Puisque le graphème ain, ou in représente le son è nasalisé – ce n’est plus ni un a ni un è. Bref on frise l’entourloupe grave avec : « Donc dire que p et a font [pa], c’est enseigner quelque chose qui est très souvent faux. [...] c’est une faute pédagogique majeure. Et les difficultés ne tarderont d’ailleurs pas à apparaître : comment l’enfant lira-t-il ou écrira-t-il le mot oiseau ? » Pour mettre en lumière le gros sophisme que contient ce passage, il suffit de remplacer le mot enfant par l’un des quatre-vingts noms glorieux énumérés dans la 4
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page de couverture de la revue. Je prends plaisir à dire : comment M. Gabriel de Broglie lira-t-il le mot oiseau ? Comment Mme Jacqueline de Romilly lira-t-elle le mot oiseau ? Jean-Marie Rouart, Philippe Bouvard, et tous ces académiciens des sciences diverses ! Comment ces infortunés sont-ils parvenus à lire le mot oiseau ? Et bateau ? Voilà qui nécessiterait une enquête scientifique, au moins. Comment a fait Baudelaire avant eux ? Surtout lui, « beau de l’air », vous parlez d’une complication ! Et le rein beau ? Ah la la ! pauvre de nous ! Et les vessies. Et les lanternes ?
La dernière phrase de M. Gruaz éclaire je crois son propos : « se mettra en place une pédagogie efficace, fondée sur la capacité de réflexion ». Mais je ne suis pas certain que l’orthographe dite « d’usage », c’est-à-dire lexicale, ait grandement à voir avec la capacité de réflexion. Je crois qu’il existe des strates plus profondes chez l’enfant, des fonctionnements inconscients, que l’obligation de « réflexion » perturbe, justement, chez « l’apprenant ». Qui dira par exemple le pouvoir d’incantation, en principe totalement stupide, de la répétition syllabique, le fameux b, a, ba, t, a, ta, qui a fonctionné à merveille pendant des siècles ? Je dis bien l’incantation produite par les ânonnements fastidieux qu’ont connus messieurs les académiciens de la 4e de couverture.

C’est de la provocation ? Je n’en suis pas si sûr. Je crois surtout que les pédagogues se fabriquent chacun des marottes auxquelles ils finissent par vouer un culte, en leur donnant une petite touche prétendument « scientifique », et qu’ils se font beaucoup d’illusions. Il y a tellement d’irrationnel dans l’apprentissage d’une langue et de sa représentation écrite ! J’ai connu une institutrice qui apprenait à lire à tous les enfants à elle confiés au cours préparatoire en un temps record, aux doués et aux pas doués. Ce qui distinguait cette personne des autres institutrices, c’est qu’elle était très jolie – mais vraiment, d’une beauté rayonnante et sereine, et qu’en plus elle s’habillait toujours avec beaucoup d’élégance. Elle se déplaçait calmement dans sa classe, telle une reine gentille (et je crois savoir que le fondement de sa méthode consistait – hélas ! – à « associer systématiquement une lettre à un phonème »). Les petits garçons apprenaient à lire pour lui plaire, syllabiquement, les petites filles pour lui ressembler, et tout le monde savait lire plus ou moins à Noël, très bien à Pâques, et parfaitement à la Trinité. C’est sans doute un cas limite, mais j’aimerais savoir comment la morphologie de la belle institutrice se combine avec les morphèmes de monsieur Gruaz.
Ce qui me vient impérieusement à l’esprit après lecture et relecture de l’article en question, c’est la réplique de Sganarelle dans Le Médecin malgré lui : « Oui, cela était autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle ». Excusez-moi, c’est presque un tic. C’est plus fort que moi...
Claude Duneton


cachet d’aspirine

Le cachet d’aspirine est comme le yéti : tout le monde le connaît et personne, pourtant, ne peut se vanter d’en avoir jamais vu un.
L’expression, bien installée dans les habitudes langagières, est d’usage courant, admise par tous. Et cependant elle est impropre.
Le cachet, aujourd’hui détrôné par la gélule, était une capsule en pain d’hostie, qui contenait une dose de poudre médicamenteuse. Aussi loin que remontent mes souvenirs, l’aspirine m’est toujours apparue en comprimés qui, comme le nom l’indique, sont des pastilles de matière que l’on a comprimée pour lui donner une consistance compacte.
L’attrait du terme cachet est étrange, car dans les films, les romans, les feuilletons, on l’emploie toujours à propos de médicaments présentés sous une forme solide, quelle qu’elle soit. Il existe pourtant un vocabulaire bien spécifique selon les cas : granules, comprimés, pilules, pastilles... Ayons le souci du mot juste.
Jacques Pépin
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