Le mot le plus long
« Quel est le mot le plus long de la langue française ? »
Fin octobre, à « Questions pour un champion », la réponse a fusé : « anticonstitutionnellement », l'animateur précisant seulement que, avec vingt-cinq lettres, c'est celui qui figure dans les dictionnaires courants.
Et en effet, on le trouve chez Larousse et Robert dès l'origine, mais sa particularité n'est précisée que dans le Supplément du Grand Robert, avec un commentaire sur lequel nous reviendrons. En revanche, elle n'a pas échappé au Livre Guinness des records.
Si le terme constitution est assez ancien, puisqu'il remonte à 1683, celui qui nous intéresse est plus tardif, ce qui paraît logique puisqu'il suppose un texte existant. En effet, Alain Rey le date de 1803, i.e. de la 4e Constitution de notre histoire, qui en compte effectivement quinze. Pourtant, Littré l'ignore et il n'apparaît, sans qualificatif, que dans l'édition en cours du Dictionnaire de l'Académie (la neuvième).
Si nous connaissons l'année précise de son apparition, il serait intéressant d'en connaître aussi la source. Mais sur ce point notre linguiste nous laisse sur notre faim : parmi toutes celles qu'il énumère dans l'année 1803 en annexe de ses dictionnaires, le moins invraisemblable serait de l'attribuer à Benjamin Constant, mais... dans son Journal intime ?
En revanche, le commentaire évoqué plus haut ainsi que la citation subséquente méritent toute notre attention. Le Supplément ajoute « Cet adverbe a la réputation d'être "le plus long mot de la langue française" (il est formé d'un nombre de morphèmes exceptionnellement grand [5] en français, mais on trouverait sans peine des noms de composés chimiques comportant un plus grand nombre de lettres). » On a ici une illustration du concept de morphème, concept aussi rare que délicat puisque ce dictionnaire en compte cinq alors que l'encyclopédie en ligne Wikipedia n'en énumère que quatre.
Quant à la citation, elle est de Marcel Pagnol : dans La Gloire de mon père, il parle de sa passion des mots, encouragée par son père et son oncle, qui lui inculquèrent « ce monstre » qu'il s'ingénia à maîtriser. On imagine l'exploit pour le jeune Marcel, qui apprit à lire seul, mais on comprend mieux sa précocité quand on sait qu'il était assis au fond de la classe de son père.
Cette citation permet de juger d'autant plus sévère le commentaire réduit, dans le Dictionnaire historique, à une remarque laconique « (réputation d'ailleurs relative et arbitraire) ». Relative, c'est évident, car les noms des composés chimiques sont en effet souvent très complexes, et si l'on songe aux inventions, l'« hippocampéléphantocamélos » auquel Cyrano compare « pédantesquement » son nez est pittoresque mais ex aequo, tandis que le savant Cosinus de Christophe invente, lui, l'anémélectroreculpédalicoupeventombrosoparacloucycle, qui comporte cinquante et une lettres ! Mais si l'on s'en tient, comme le jeu télévisé précité et comme Pagnol, aux dictionnaires courants en un volume, on n'en trouvera pas de plus long. Du moins en entrée, car, d'une part, si l'on considère les formes conjuguées, on peut être tenté d'atteindre vingt-six lettres avec déconstitutionnaliser au conditionnel, mais ce verbe ne figure que dans le Grand Larousse, d'autre part, les adjectifs numéraux peuvent être allongés ad libitum et, pour prendre un exemple simple, le nombre des kilomètres qui séparent en moyenne la Terre du Soleil (149 597 906) est un mot composé de soixante et une lettres. En tout cas, le titre de « mot le plus long » ne paraît pas « dépendre de la seule volonté, du libre choix ou du caprice » de la kalepomentaneïnomineïologie (art de donner des noms difficiles à mémoriser, en 27 lettres), c'est-à-dire être « arbitraire ». Ce commentaire n'est d'ailleurs pas repris dans le plus récent Dictionnaire culturel, qui s'en tient à la citation.
En revanche, ce que Pagnol ne pouvait apprendre au tournant du XIXe siècle, c'est qu'anticonstitutionnellement, même si le Guinness, A. Rey et la Toile ne l'ont pas remarqué, a été détrôné par un mot... de chimie, de trente lettres (et même 33 sous son nom le plus correct) en effet, DDT est le sigle de dichlorodiphényltrichloréthane, puissant insecticide appelé aussi gésarol. Vous me direz qu'il est interdit de l'utiliser, notamment en France, depuis 1972, en raison de sa toxicité et de sa persistance ? La chose, pas le mot !
Jacques GROLEAU

Abréviations « pas catholiques » ?

Chacun a dans l'esprit d'avoir été, un jour, confronté à des abréviations de plus en plus nombreuses et, aujourd'hui, de plus en plus hermétiques. Une petite histoire récente à ce sujet m'en rappela une autre, vieille de 50 ans.

Collégiens, nous allions deux par deux faire la lecture au vieil archiprêtre de la ville. Au moment de lire cette phrase « le voilier quitta le port poussé par un vent de S-E... », mon camarade interpréta à haute voix « par un vent de Son Éminence ». La cour des collèges étant un lieu privilégié de moquerie, il est inutile de préciser que cette erreur fit le tour de l'établissement.
Un demi-siècle plus tard, au téléphone pour un appel professionnel, après un passage obligé par un standard automatique, j'obtins une interlocutrice, postée devant son ordinateur, un casque sur la tête, panoplie actuelle de toute standardiste. Je lui déclinai mon identité, qu’elle compléta pour confirmer qu'elle « m'avait trouvé dans son fichier client » en terminant de vive voix par la ville « STA-VOLD » bien articulé. Je lui expliquai longuement que ST était l'abréviation de Saint comme saint Pierre, saint Paul, etc., et qu'il s'agissait de Saint-Avold. Je lui demandai ensuite une pièce de dépannage qu'elle me trouva dans l'inventaire de son agence régionale de « Saint-Rasbourg » (sic), toponyme fameux nommé ainsi avec beaucoup d'assurance. Ma fierté de constater que j'avais été compris dans ma première explication ne compensa pas la désolation et l'impuissance qui m'envahirent alors, sentiments contradictoires mais que doivent partager souvent beaucoup d'enseignants.
Trop de culture chrétienne avant, manque de culture chrétienne maintenant, ou simplement manque de bon sens ou de « jugeotte » (comme disait ma grand-mère) dans les deux cas ?
À l'ère de l'écriture Texto SMS, on peut craindre le pire. Enfin, pour achever mon édification, le journal du lendemain m'apprenait que le président G. W. Bush avait appelé plusieurs fois le pape Benoît XVI « Monsieur » et je me suis demandé quelle abréviation il avait sur son papier ou à quelle culture il faisait référence. Alors, abréviations « catholiques » ou « pas catholiques » ? Je vous laisse le choix de la réponse.
Denis GUISARD
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