Rectifications orthographiques de 1990
et accord en nombre des noms composés

Qui n’a jamais hésité en écrivant un nom composé ?
Sur quel terme et quand faut-il mettre la marque du pluriel ?

La principale difficulté tient au fait que les noms composés sont construits selon des modèles très divers. Il y a les composés « nom + nom », « verbe + nom », « préposition + nom », « adjectif + nom », et d’autres encore. Naturellement, pour chacun de ces modèles, l’accord en nombre répond à une règle. Mais très souvent la règle est accompagnée d’exceptions plus ou moins nombreuses justifiées par des critères de sens.

Par exemple, pour les composés « nom + nom », la règle veut qu’au pluriel chaque terme prenne la marque du pluriel. On écrit donc : un bateau-mouche / des bateaux-mouches, mais, critère de sens oblige, un timbre-poste / des timbres-poste (des timbres pour la poste).
Et s’il s’agit de termes empruntés à l’anglais, seul le second se met au pluriel :
un week-end / des week-ends.

Une autre difficulté vient de ce que l’accord en nombre, très souvent, échappe et aux règles et aux critères de sens. Par exemple, pour les composés « verbe + nom », la règle veut que seul le second terme soit concerné par l’accord.

Selon le sens, ce second terme peut prendre la marque du pluriel seulement lorsque le nom composé est au pluriel, ou peut être invariable soit en restant toujours au singulier, soit en prenant toujours la marque du pluriel. Ainsi, dans un dictionnaire bien connu édité avant 1990, on trouve :
un chasse-clou / des chasse-clous
un porte-bonheur / des porte-bonheur
un compte-gouttes / des compte-gouttes

Le sens, ici, semble régir le système, mais d’autres exemples pris dans le même dictionnaire prouvent que ce système souffre d’une certaine incohérence :
un cure-dent / des cure-dents, mais un cure-ongles, invariable ; un passe-plat / des passe-plats, mais un chauffe-plats, invariable ; un presse-citron, mais un presse fruits, tous deux invariables.

Par ailleurs, il arrive que l’accord en nombre d’un nom composé se fasse de manière différente d’un dictionnaire à l’autre et, pour un même dictionnaire, d’une édition à l’autre. Ainsi, malgré règles, critères de sens et dictionnaires, l’accord en nombre des noms composés était avant 1990 très difficile et souvent incohérent.

Eh bien, les rectifications orthographiques de 1990, approuvées et recommandées par l’Académie française, permettent de mettre un terme à cette situation pour plusieurs modèles de composés.

Comment? Tout d’abord par la soudure qui remplace le trait d’union dans, entre autres :

Les composés formés avec contre et entre
On peut écrire contrécrou et entrenoeud, comme déjà contrescarpe et entrepont. Cette mesure ne fait que confirmer une tendance à l’agglutination bien établie pour ces composés-là.

Les composés formés par des onomatopées ou des mots d’origine étrangère.
On peut écrire fricfrac, grigri, weekend.
Quelques composés divers (une soixantaine environ).
On peut écrire hautparleur et millepatte (sans s) comme déjà hautbois et millefeuille. Ainsi soudés, ces noms peuvent suivre désormais la règle générale du singulier et du pluriel :
un entrenoeud / des entrenoeuds
un grigri / des grigris
un millepatte / des millepattes.


Ensuite, pour les composés « verbe + nom » et « préposition+ nom », les rectifications orthographiques apportent une solution certes radicale mais claire et moderne : la marque du pluriel sur le second terme, seulement quand ils sont au pluriel. On peut donc écrire sans hésiter :
un compte-goutte / des compte-gouttes
un cure-ongle / des cure-ongles
un après-midi / des après-midis
un sans-abri / des sans-abris


Les composés avec garde suivent le même principe sans qu’il faille distinguer s’il s’agit d’homme ou de lieu :
un garde-côte / des garde-côtes

Les quelques composés dont le nom prend une majuscule ou est précédé d’un article ne sont pas concernés :
des prie-Dieu, des trompe-la-mort.
Fait remarquable, cette « nouvelle règle » est l’une des rectifications qui s’imposent le plus rapidement. Plusieurs dictionnaires l’appliquent intégralement, indiquant l’ancienne graphie, s’il y a lieu, seulement à titre de variante. D’autres le font de façon plus progressive, d’édition en édition et, dans la presse, la nouvelle graphie se rencontre de plus en plus souvent. Naturellement, et c’est l’Académie qui l’écrit au début des fascicules de la neuvième édition de son Dictionnaire en cours de publication :« Aucune des deux graphies [ni la nouvelle ni l’ancienne] ne peut être tenue pour fautive. »
Jean-Claude Anizan

Ah! ce subjonctif

J’avais dans ma classe de cours élémentaire le propre fils de mon inspecteur départemental. Vous parlez d’un cadeau pour un jeune maître. Je me tenais à carreau ; je me sentais «inspecté» tous les jours, à tous moments.
Un matin, le garçon est appelé au tableau pour réciter un poème. Comme c’est l’usage, il pose son cahier de poésie sur le bureau du maître et commence à réciter :
« Que cet an nouveau sourit
Même au petit ramoneur
Que la maison soit fleurie
Des lumières du bonheur. »
1

Horreur! Le subjonctif vient encore de piéger l’épouse de M. l’inspecteur (sa secrétaire, au demeurant, et dûment diplômée). Elle a, sur le cahier de son enfant, remplacé la lettre e par un t plus correct, pense-t-elle !


Je m’applique, sans mot dire, à réhabiliter le subjonctif en surchargeant le texte une nouvelle fois. L’enfant, un de ces élèves attachants sous tous rapports, a certainement noté la chose: maman corrige le maître et ce dernier, à son tour, corrige maman! Bien déconcertants ces adultes qui, pour l’heure, sont les pôles importants de sa jeune existence. Et le subjonctif, qui lui passe au-dessus de la tête, reste muet, hors de portée de son intelligence pourtant prometteuse.
Le débat eut certainement lieu à la maison. Je n’en eus aucun écho, n’en subis aucun désagrément. Le subjonctif était sauf et votre serviteur assez fier de l’avoir servi à son humble niveau.

Rappel de la règle
Elle est d’une grande simplicité.
Au présent du subjonctif, tous les verbes (1er, 2e et 3e groupes) se terminent par e - es - e - ions - iez - ent.
Exceptions : les auxiliaires être et avoir.

Toute la difficulté est de reconnaître l’idée qui commande l’emploi du subjonctif : une nécessité, un doute, une volonté, une crainte, un désir, un souhait, une probabilité.
Que cet an nouveau sourie (souhait).
On ne s’attend pas à ce qu’il rie après la défaite (probabilité).


1_ De Tristan Derême, si nous avons bonne mémoire.
Jean Fenech
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