La langue française pour un écrivain : Chahdortt Djavann


De nombreuses pages de Comment peut-on être français ?
(Flammarion, 2006, 320 p., 17 €)

– bouleversant roman, proche de l’autobiographie – pourraient s’insérer ici. Nous remercions Chahdortt Djavann de nous avoir autorisés à reproduire celles-ci (p. 115 et 116).


Acquérir une langue à l’âge adulte n’a rien de naturel. Roxane copiait dans son cahier les nouveaux mots et leurs multiples significations ainsi que les phrases d’écrivains citées par le Petit Robert et elle inventait trois nouvelles phrases avec chaque mot. Dans des cahiers distincts, elle classait, hiérarchisait les mots ; elle tentait en vain de ranger le nouveau monde dans ses cahiers. Souvent, dans la description d’un mot, il y en avait un autre qu’elle ne connaissait pas et qui l’empêchait de comprendre la signification du premier.
Elle copiait le nouveau mot et le cherchait dans le dictionnaire. Dans la description de celui-ci, il y avait encore d’autres mots qu’elle ne connaissait pas, elle les notait et les cherchait dans le dictionnaire...
De fil en aiguille, après quelques dizaines de minutes, elle oubliait quel était le premier mot qu’elle cherchait. Elle avançait lentement, difficilement. La maîtrise du français demanderait toute une vie.
Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement, pour l’amadouer; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, le garder en soi, tel un gage précieux. Telle une promesse de vie. Il fallait attendre que chaque mot mûrisse en soi, retrouve pleinement son sens, prenne de la chair, de la vie, qu’il devienne la chair de la vie, pour qu’il dise enfin la vie. Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ; elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle voulait que le français vive en elle. Roxane voulait devenir une autre en français.















Chahdortt Djavann est née en 1967 en Iran
(fille de Pacha Khan, grand seigneur emprisonné par le Chah lors de la révolution de 1979).
Fuyant le régime islamiste, elle passe par Istanbul puis arrive à Paris en 1993. Elle y apprend le français, dans des conditions de vie difficiles avant d’entrer à l’École des hautes études en sciences sociales, où elle étudie l’anthropologie.

OEuvres:
Je viens d’ailleurs (2002)
Bas les voiles ! (2003)
Autoportrait de l’autre (2004)
Que pense Allah de l’Europe ? (2004)
– Comment peut-on être français ? (2006)
À mon corps défendant, l’Occident (2007).