Défense de la langue française  
L’anglais n’est pas la langue de l’Union européenne

Dans les milieux proches des institutions de l’Union européenne, et même au sein de celles-ci, à Bruxelles et ailleurs, il n’est pas rare d’entendre des plaidoyers en faveur d’une langue de communication unique, un anglais simplifié, qui deviendrait une sorte de lingua franca de l’Union.

Selon ses partisans, un espace linguistique unifié faciliterait la compréhension mutuelle des peuples européens et le débat public au niveau européen. Elle favoriserait la mobilité des personnes, en particulier des travailleurs, dans l’Union. Enfin, elle réduirait considérablement les coûts de la traduction écrite et de l’interprétation orale.

De tels arguments sont tantôt spécieux, tantôt incorrects. Le rapprochement des peuples européens ne sera pas servi par l’instauration d’une langue unique, mais par des politiques vigoureuses de convergence et de solidarité, en lieu et place de la concurrence et du « chacun pour soi » actuels. Croire qu’une homogénéisation linguistique minimale par l’anglais permettrait de remédier à la fragmentation actuelle de l’espace public européen est un non-sens. L’émergence d’une citoyenneté européenne sera, en revanche, encouragée par des politiques communes et par la volonté des partis politiques de se fédérer au niveau européen. Lors des élections européennes, les partis doivent présenter les mêmes candidats sur plusieurs listes nationales et les faire participer à des débats publics (télévisés, par exemple) dans plusieurs pays membres : ce faisant, ces candidats parleront leur propre langue ou les langues qu’ils maîtrisent ou, le cas échéant, se feront assister par des interprètes.

Quant à la mobilité des personnes, en particulier des travailleurs, elle n’a rien à voir avec une langue unique. C’est, au contraire, une politique active de formation et d’apprentissage des langues étrangères qui facilitera l’adaptation des personnes, et donc des travailleurs, à un environnement linguistique différent des leurs.

Enfin, s’il est vrai que la traduction écrite et l’interprétation orale, assurées par les services de traduction et d’interprétation les meilleurs du monde, ont un coût, ce « prix à payer pour l’Europe » (Jacques Delors) est, somme toute, modique, lorsqu’on le rapporte au nombre de citoyens de l’Union (moins de trois euros par personne et par an).

Le multilinguisme des institutions de l’Union, illustré par la devise de celleci « Unie dans la diversité », est une obligation qui découle des traités, établis dans toutes les langues officielles des États membres (actuellement au nombre de 23). Les citoyens ont le droit de s’adresser aux institutions et organes de l’Union dans leur langue et doivent recevoir une réponse dans cette langue. Les débats du Parlement européen, gage de démocratie et de respect des citoyens, doivent se tenir dans les langues des élus. L’information des citoyens, écrite, orale ou relayée par les grands sites Internet des institutions, doit couvrir toutes les langues de l’Union. La Commission européenne compte un commissaire chargé du multilinguisme, Leonard Orban, censé veiller au grain !

Pour autant, en dehors de ces obligations juridiques, politiques ou citoyennes, tout ne doit ni ne peut être traduit dans toutes les langues de l’Union ! Des choix s’imposent, dictés par les contraintes de coût et d’organisation, par le type de communication requis ou par le lieu géographique : on communique autrement à Bruxelles, Luxembourg ou Strasbourg qu’à Rome, Madrid, Varsovie, Lisbonne ou Bucarest. Si l’anglais est très souvent présent dans ces éventails de combinaisons linguistiques « à géométrie variable », il ne doit pas pour autant s’imposer comme langue unique.

Plutôt qu’à communiquer entre eux dans un « anglais global » simplifié, voire incorrect (que les anglophones eux-mêmes ont de plus en plus de mal à identifier à leur propre langue !), les citoyens de l’Union doivent être encouragés à acquérir la maîtrise d’autres langues : tel est le sens des politiques d’apprentissage des langues dans les États membres, prônées par la Commission européenne selon la formule : « langue maternelle plus deux ».

Mais il faut que les institutions et organes de l’Union donnent l’exemple ! Il ne suffit pas de se conformer aux obligations juridiques en matière de multilinguisme. Il ne suffit pas de prôner l’apprentissage des langues dans les systèmes éducatifs des États membres. Les institutions et organes de l’Union doivent pratiquer une certaine diversité linguistique dans leur propre communication interne. Cette diversité sera forcément « à géométrie variable » et, dans certains cas, limitée à deux ou trois langues de travail, mais il faut résister à la tendance à lui substituer la langue unique ou à succomber à l'anglomanie ambiante. Je citerai deux exemples à ne pas suivre, l'un dans la sphère des institutions, l’autre dans celle de la « société civile ». Dans les institutions de l’Union, certains responsables hiérarchiques « imposent » l’usage de l’anglais à leurs collaborateurs, alors que le recours simultané, par exemple, au français et à l’anglais, n’exclurait personne de la discussion(l’« intercompréhension » consistant, dans le cas des locuteurs de ces deux langues, à utiliser la sienne, tout en comprenant celle de l’autre). Il n’est dès lors pas étonnant que, dans la « société civile », notamment à Bruxelles, l’anglomanie prenne le dessus par contagion. Nous avons récemment entendu une conférencière de l’Hexagone, s’exprimant devant l’auditoire d’une association française, préférer exhiber sa connaissance imparfaite de l’anglais, au risque de ne pas se faire comprendre, plutôt qu’utiliser sa propre langue !

L’anglais ne doit pas devenir la langue de l’Union européenne. En cédant à cette dérive, les institutions de l’Union se discréditeraient et discréditeraient leurs politiques en matière de diversité culturelle et linguistique. Umberto Eco a dit un jour : « La langue de l’Europe, c’est la traduction ». L’Union européenne sera « unie dans la diversité » ou ellene le sera pas !
Roger Vancampenhout
Délégation de Bruxelles-Europe


Le style administratif

Contrairement à une idée reçue, répandue même parmi les rédacteurs appartenant à nos services publics, le style administratif n’est pas fait de mots et de tournures de phrases obligatoires ou interdits. Il ne consiste pas davantage en l’art de choisir la formule de politesse adaptée à la position hiérarchique des interlocuteurs, non plus qu’en celui de rendre les administrés inoffensifs en les entretenant dans un brouillard d’incertitude. Depuis que l’Administration existe, les documents administratifs sont là pour informer sans ambiguïté leurs destinataires et laisser une trace de ce qui a été ordonné, octroyé, proposé ou convenu. C’est précisément parce qu’il remplit cette fonction de trace que l’écrit administratif n’a pas été réduit à néant par les instruments d’information plus rapides qui, de nos jours, en acheminent parallèlement la substance. Ce sont les deux fonctions essentielles et indissociables d’information et de trace qui imposent la syntaxe et le vocabulaire administratifs.

Ces écrits ne prétendent donc pas être des chefs-d’oeuvre de littérature et encore moins de la prose mondaine. Cependant, ignorant leur fonction, nous leur reprochons leur froideur, leur pédanterie, leur « laideur ». Mais un document administratif n’est pas fait pour être « beau », dans le sens où un littéraire l’entend. La recherche de la beauté pourrait compromettre l’efficience de textes dont la substance devrait alors se deviner, s’imaginer ou se déduire à partir d’allusions, d’images ou d’évocations poétiques.

Un document administratif doit être avant tout objectif et complet ; c’est-à-dire donner clairement, précisément, sans jugement l’information utile, et celle-là uniquement. Pour ces raisons, il ne peut être, non plus, sentimental : la fonction – et non pas l’individu – qui s’adresse aux administrés n’a pas à se réjouir de ses permissions, de ses refus, de ses interdictions, de ses sanctions conformes à la loi ; non plus qu’à les regretter.
Pour remplir ses fonctions, un document administratif doit être, avant tout, objectif, complet, clair, et à la fois concis et précis.

Cela n’empêche pas un écrit de rester digne : demander, par exemple, des explications avant d’accuser, offrir une négociation avant d’exiger, expliciter au lieu de ridiculiser – ces considérations relevant, toutefois, plus du fond que de la forme.
Cela n’oblige pas non plus à l’invention d’un vocabulaire ésotérique ou au contournement des règles de grammaire. Bien au contraire, les productions écrites de l’Administration devraient être un modèle de perfection grammaticale et sémantique, compréhensible par qui que ce soit. « Une administration qui ne se fait pas comprendre de ses administrés, immédiatement et sans interprète, ne remplit pas sa mission », écrivait en novembre 1967 Georges Pompidou, alors Premier ministre, dans sa lettre d’encouragement adressée à l’Association pour le bon usage du français dans l’Administration (ABUFA).
Un écrit administratif doit être digne, positif et grammaticalement correct.

Il ne faudrait donc pas qu’une quelconque initiative, certes honorable, de simplification et d’humanisation des écrits administratifs les prive de la rigueur de langage indispensable à l’univocité du message qu’ils doivent transmettre et conserver.
Le meilleur moyen d’obtenir un écrit administratif congru, c’est de le rédiger à l’attention du tiers malintentionné entre les mains de qui il pourrait tomber d’ici quelques jours ou quelques années.

Plutôt que leur austérité, c’est leur manque d’à-propos ou de précision que l’on devrait reprocher à certains écrits administratifs. En effet, expression stéréotypée de lettres bâclées une fois pour toutes ou héritage d’une façon de s’exprimer qui n’a plus cours, certains d’entre eux me laissent souvent perplexe.
Mireille Brahic

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