Défense de la langue française  
Les mots du mystère

Les « mystères » sont tellement mystérieux qu’aucun être sur terre ne peut y avoir accès. L’éternité, l’infini, la Création sont d’ordre divin, donc inaccessibles.
Il n’empêche, au moins à l’échelle humaine (on ne sait ce qu’en pensent les singes rhésus), que nous nous demandons « qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allonsnous ? » Nous raisonnons, nous cherchons, nous NOMMONS, au moins pour nous retrouver dans cette jungle de concepts inouïs. Que nommons-nous ? Eh bien ! tout ce qui est étrange, étranger, qui est au-delà de nous, pauvres mortels.

Par exemple, on nomme le hasard. Si les choses marchent bien, on dit : c’est la chance, la veine, le bol, la baraka. Pour le contraire, on dit : la déveine, la malchance, la guigne, la poisse, la cerise, la scoumoune. Or, nommer le hasard, c’est déjà entrer dans le domaine de l’irrationnel. Le maniement du mystère demande un vocabulaire spécifique, une mythologie, des pratiques particulières. Il y a des « phénomènes étranges », observés par des gens intègres, inquisiteurs, opiniâtres. Le mystère, le fantastique, le merveilleux, sont le sel de la vie. Après les romans et les contes, le cinéma en fait grand usage, appliquant à leur profit cette idée de Jean Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur... » Ainsi Marcel Aymé a-t-il organisé le mythe du « passe-murailles », popularisé ensuite par le film de Jean Boyer, personnifié par Bourvil : un homme banal, qui se met à traverser les murs sans se faire de bosses. L’idée est superbe... et absurde... Chez nous, du moins, les murs et les murailles sont de pierres ou de parpaings. Il faudrait avoir dompté la « spatiotemporalité » (la 4e dimension)... Oui. Mais quelle belle idée de poète !
Serge Lebel


Pantalons garance et treillis kaki...

Beaucoup de personnes évitent de commettre la faute d’orthographe grammaticale qui consiste à accorder le mot kaki quand celui-ci est employé comme adjectif de couleur. En effet, on doit bien laisser ce terme invariable dans : des uniformes kaki, une tenue kaki, des treillis kaki, etc. Cela, pour la même raison qui fait que marron, orange, citron, champagne, noisette, saumon... restent invariables quand ils sont utilisés adjectivement pour évoquer une couleur : des yeux marron, des chemisiers orange, des murs citron, des nappes champagne, des pulls noisette, des rideaux saumon...
Cette raison, c’est que l’on utilise là des tournures elliptiques, qui ne devraient pas faire oublier que les noms employés comme adjectifs de couleur sont au singulier : « des yeux [qui ont la couleur DU] marron ; des chemisiers [dont la couleur est semblable à celle DE L’] orange ; des murs [d’une couleur comparable à celle DU] citron ; etc.
Mais, si elles optent pour le bon accord, c’est-à-dire... l’invariabilité, on s’aperçoit bien vite, en interrogeant lesdites personnes, qu’elles le font... pour de mauvaises raisons ! La plupart rattachent le terme kaki au fruit du plaqueminier du Japon, un arbre ou arbrisseau qui donne des fruits... jauneorange, voire orange ! Avec de telles tenues, les militaires feraient de belles cibles, rappelant les funestes pantalons garance des fantassins français au début de la Grande Guerre... Rappelons au passage que la garance est une plante herbacée des régions chaudes et tempérées, qui fut cultivée pour la matière colorante rouge qu’elle fournissait. Garance est également le nom donné à la teinture tirée de la plante, et le mot reste invariable dans pantalons garance, toujours d’après le raisonnement grammatical exposé ci-dessus. (Faut-il rappeler, aussi, que c’est le nom du personnage joué par Arletty dans Les Enfants du paradis, de Marcel Carné ?)
Si nombre de personnes croient que le fruit du kaki (l’arbre) a donné son nom à la couleur, cela est dû à une confusion avec le kiwi, je l’ai constaté à maintes reprises...
Mais la grande erreur est de croire que les tenues kaki sont vertes comme le kiwi... Il n’en est rien (du moins, à l’origine...) ! Les uniformes kaki, les treillis kaki, camouflés ou non, ce sont, par exemple, les tenues portées actuellement par les soldats américains en Irak. Kaki désigne exclusivement une couleur ocre, jaune tirant sur le marron, jaune beige... Le mot vient de l’hindoustani khâki, « poussière, couleur de poussière », parfois « couleur de terre », et ce sont les Britanniques qui ont adopté les premiers cette couleur pour les tenues de combat, vers 1850, puis surtout vers 1885-1900. Même si l’expression « tenue camouflée » n’existait pas encore, les Anglais de l’armée des Indes en avaient créé le concept (ou, du moins, étaient parmi les premiers à s’en être préoccupés), en adaptant la couleur des uniformes à des terrains propices à des combats, en Inde : montagnes ocrées, roches et rochers jaune-brun, terres sablonneuses... Différentes versions, ou anecdotes, circulent sur les circonstances de l’« invention » des uniformes kaki.
Le seul raisonnement licite est donc de dire que kaki reste invariable parce qu’il signifie « qui a la couleur de LA poussière », « qui a la couleur de LA terre » (ocre, jaune-brun, en l’occurrence).
Au fil des décennies, on s’est mis à donner à kaki, au sens de couleur, une... palette d’acceptions non reprises par les dictionnaires usuels : « jaune verdâtre », « brun verdâtre », « vert grisâtre », « vert-brun »... Cela par confusion avec une variété de VERT, nommée « vert kaki », que certains assimilent – de façon erronée – au seul vert caca d’oie. En fait, VERT kaki – que certains ont abusivement réduit à kaki tout court, d’où les ambiguïtés et les bévues – est utilisé pour désigner de nombreuses nuances de teintes où le VERT dominant se mêle de gris, de brun-jaune, de brun, d’ocre jaune, de couleur terre (c’est donc là un « vert de terre » !).
Quant aux treillis de combat habituels (généralement des tenues camouflées qui présentent certes des nuances de teintes), faits pour se confondre, a priori, dans une nature à dominante verdoyante ou sombre – prairies, collines, forêts –, ils n’ont certainement pas seulement la couleur de la poussière..., ni même celle du « vert kaki ».
Jean-Pierre Colignon

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