Défense de la langue française  
Le français tel qu’on le parle

Imaginez un jeune Anglais, professeur de langues, diplômé en français et en allemand, débarquant à la gare Saint-Charles, à Marseille, en octobre 1956, incapable de comprendre plus de 50 % de la langue étudiée depuis dix ans, à cause de l’accent ! On parle souvent de la prétendue différence entre l’anglais et l’américain, alors que c’est la même langue, mis à part l’accent. Qu’en est-il du français de Marseille et de celui de Lille ?
Autre obstacle : l’argot qu’il entendait tous les jours au lycée Thiers de la bouche des élèves et des professeurs : la bagnole, le bahut, le bouquin, la bouffe, les flics, le fric, les godasses, un pot, le pinard, le toubib... lI était perdu... Ce n’était pas le français qu’il avait étudié, mais c’était intéressant et enrichissant et il s’y est fait, grâce à Brassens et autres poètes modernes.

Venait ensuite une pluie de sigles jamais rencontrés dans ses cours : PDG, CRS, HLM, CGT, PTT (devenu P et T), MLF, EDF, etc. Avec le RMI et le SMIC, on a même créé les substantifs érémiste et smicard. Tous ces sigles sont des éléments linguistiques enrichissants faisant partie de la culture et des institutions d’un pays.

Et maintenant, cinquante ans plus tard, que voit-il et qu’entend-il ? Non un enrichissement de la langue, mais un appauvrissement par le biais d’une abréviation abusive et une infantilisation du français. C’est comme si aller au-delà de deux syllabes était trop fatigant à prononcer pour nos jeunes et même moins jeunes, et surtout pour nos commentateurs sportifs. Pourtant, un mot de trois, quatre, voire cinq syllabes possède un certain rythme, une certaine musique avec un léger accent tonique, même si celui-ci est moins marqué en français que dans d’autres langues.

Aujourd’hui, nous n’entendons que des monosyllabes : com, doc, fac, foot, max, perf, pro, prof, pub, stats, sup, et des mots de deux syllabes en o, avec parfois déformation d’orthographe : abdos, ado, chrono, déco (sauf Art déco – qui a un sens spécifique), dico, écolo, expo, frigo, hosto, info, mécano, porno, réglo, resto, Sarko, Ségo, texto (acceptons métro, car c’est deux au lieu de cinq syllabes et puis c’est d’un quotidien indispensable) ; et aussi d’autres terminaisons sur une voyelle : actu, fana, fédé, Huma, Libé, ordi, quadra, quinqua, Sécu, télé (malheureusement inévitable); souvent, on s’arrête sur la consonne au milieu du mot, parce qu’on est trop paresseux pour aller jusqu’au bout : sur f : bénèf, maître de conf, manif, qualifs, périph ; en t : cafèt, compèt, instit, deux heures du mat, à perpète, répèt, survêt ; sur d’autres consonnes : c’t aprèm, p’tit déj, exam, comme d’hab, photocop.

Que c’est laid ! Ce nouveau vocabulaire est digne de nos bébés, mamans, papas, pépés, mémés. Que sont devenus nos enfants, mères, pères, grands-pères et grands-mères ?
Douglas Broomer


Gadget*

En 1884 fut construite dans les ateliers parisiens du fondeur Gaget la symbolique statue de la Liberté, réalisation commune du sculpteur Bartholdi et de l’ingénieur Eiffel.

Offerte par la France aux États-Unis pour célébrer le centenaire de leur indépendance, proclamée à Philadelphie le 4 juillet 1776, elle devait être installée à l’entrée du port de New York.

Sa construction fut assurée selon une technique particulière. Ni le bronze ni la pierre, matériaux couramment employés mais jugés trop lourds, ne furent retenus. Bartholdi adopta le principe d’une ossature métallique composée de pylônes, structure interne conçue par Eiffel, recouverte d’un treillis également métallique, sur lequel une enveloppe composée de feuilles de cuivre préformées était fixée par rivets.
Une fois terminée, la monumentale statue de 200 tonnes, de 46 mètres de hauteur, corsetée par ses échafaudages, traversait la toiture des ateliers Gaget. Transportée démontée en 350 éléments, elle fut reconstituée sur son piédestal de 47 mètres. Le président Cleveland l’inaugura le 28 octobre 1886.
Son constructeur, M. Gaget, fondeur de son état et commerçant avisé, avait eu l’ingénieuse idée de fabriquer pour cet événement des reproductions à échelle réduite, en bronze cette fois-ci, de sa célèbre statue. Il les distribua, on se les arracha, il en manqua. « Do you have your gaget ? » (« Avez-vous votre gaget ? »), telle était la question souvent répétée par les invités. On appela alors ces petits objets des « gagets », lesquels, prononcés à l’américaine, devinrent des gadgets.

Ce mot français, puisque le dictionnaire le reconnut, est donc d’origine américaine. Entré depuis dans le langage courant, il désigne un petit objet pratique, amusant, à la mode, mais souvent inutile. Cette étymologie méritait d’être rappelée.
Roger Saquetoux

* J’apporte ici quelques précisions que je juge indispensables aux deux articles déjà publiés sur ce sujet (DLF, nos 199, p. 26, et 202, p. 25) concernant l’origine du mot français gadget. Vous pouvez télécharger ces numéros de la revue sur le site de DLF.

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