Défense de la langue française   
Il n’y voit goutte

L’étranger qui apprend le français est surpris par notre locution adverbiale de négation ne... pas. Seul le français, en effet, recourt à une forme de négation du verbe en deux mots. En anglais, en néerlandais, en allemand, en castillan, en portugais, en italien, en polonais, en tchèque, en grec, etc., l’absence d’action ou de situation exprimée par le verbe est rendue par un seul mot : not, niet, nicht, no, não, non, nie, ne, dhên, etc.

La place de la négation

Les choses se compliquent avec la place dans la phrase qu’il faut attribuer aux deux mots ne... pas :

– Quand le verbe est à un temps simple, la négation composée encadre la forme verbale et les pronoms atones (à l’exception du pronom sujet précédant le verbe) :
Je ne mange pas ; Je ne le mange pas ; Je ne te le mange pas.
– Quand le verbe est à un temps composé (sauf l’infinitif), la négation encadre l’auxiliaire et les pronoms atones :
Je n’ai pas mangé ; Je ne l’ai pas mangé ; Je ne te l’ai pas mangé.
– Quand le verbe est à l’infinitif présent, le plus souvent les éléments de la négation se placent tous deux devant lui et les éventuels pronoms atones :
Ne pas manger ; Ne pas le manger.
– Quand le verbe est à l’infinitif passé, les deux éléments se placent, au choix, devant ou de part et d’autre de l’auxiliaire, sauf s’il y a un ou des pronoms atones, auquel cas les deux éléments se placent toujours en tête :
Ne pas avoir mangé ; Ne pas l’avoir mangé ; Ne pas te l’avoir mangé ;
ou N’avoir pas mangé.
Il arrive que, par un déplacement curieux, des verbes tels que falloir, vouloir, devoir, aller, etc. prennent eux-mêmes la négation qui, logiquement, devrait accompagner la proposition ou l’infinitif qui suit :
Il ne faut pas qu’il parte = Il faut qu’il ne parte pas ;
Il ne doit pas mourir = Il doit ne pas mourir.

Autres difficultés
Mais bien d’autres difficultés surgissent :
– l’élision du ne, qui devient n’ devant une voyelle ;
– l’existence de quelques synonymes à pas : point, goutte... ;
– l’emploi d’un ne explétif : j’ai peur qu’il (ne) lui arrive un accident ;
– au contraire, la disparition du mot pas dans de très nombreux cas ;
– l’ellipse complète de la négation (un comble !), dans la langue populaire parlée, au profit de son seul renforcement « je mange pas, j’ai pas mangé, je mangerai pas » ;
– la disparition du ne dans la langue parlée et écrite (pas d’embauche, pas de pain) et notamment dans des dictons (pas d’argent, pas de suisses).

Survivance de l’ancienne négation simple
Au Moyen Âge, le français n’était pas différent des autres langues et il marquait la négation par le seul mot non, bientôt amuï en ne, placé avant le verbe.
Cette construction est demeurée dans les anciens proverbes et sentences (Il n’est si bon cheval qui ne bronche), dans quelques expressions toutes faites (Ne vous en déplaise ! ; Qu’à cela ne tienne !...) et certaines locutions verbales (Je n’ai garde ; Il n’en a que faire ; N’ayez crainte ! Je n’en ai cure.).
Elle se maintient aussi dans des phrases sentencieuses ou proverbiales modernes (« Il n’est si modeste besogne qui ne demande beaucoup de tendresse », G. Duhamel, Positions françaises, p. 112) ; avec ni joignant deux négations (Il ne boit ni ne mange) ; avec ni répété (« Heureux qui n’a ni dettes ni procès ! », Littré, s.v. ne, 8°) ; après que signifiant « pourquoi » (« Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ? », Molière, Les Femmes savantes, III, 5) ; parfois après le pronom ou l’adjectif interrogatif (« Quel esprit ne bat la campagne ? » ; « Qui ne court après la Fortune ? », La Fontaine, Fables, VII, 10 et 12) ; dans les propositions relatives au subjonctif dépendant d’une principale interrogative (Y a-t-il quelqu’un dont il ne médise ?) ou négative (Il n’est pas d’homme qui ne désire être heureux) ; ordinairement – quand on ne veut pas appuyer sur la négation – avec oser, cesser, pouvoirElle n’osa tourner la tête », A. France, Histoire comique, XVI ; Il ne cesse de parler ; Je ne puis) ; avec savoir, précédé de la négation et signifiant « être incertain » (Il ne sait que faire) ; assez souvent, après si conditionnel (Si je ne me trompe ; « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère », La Fontaine, Fables, I, 10 ) ; souvent devant autre – parfois sous-entendu – suivi de la conjonction queJe n’ai d’autre désir que celui de vous être utile », Littré ; Je n’ai de volonté que la tienne) ; après depuis que, il y a tel temps que, voici ou voilà tel temps que, pour autant que le verbe qui suit ne soit pas au présent ou à l’imparfait (Il y a longtemps que je ne l’ai vu, mais Depuis un an que je ne lui parlais pas) ; dans les propositions négatives après non que, non pas que, ce n’est pas que, ce n’est point queCe n’est pas qu’il ne faille quelquefois pardonner », Littré, s.v. être, 14°), ainsi qu’occasionnellement dans la langue parlée, dans le style (parlé ou écrit) familier et dans la langue poétique.
Le mot pas ne s’emploie pas non plus avec d’autres adverbes ou pronoms négatifs : Je ne mange plus ; Je ne mange jamais ; Je ne mange guère ; Je n’en mange aucun ; Je ne mange que... ; Je ne mange rien, etc.
Un dernier problème réside dans l’usage concomitant, assez généralisé mais facultatif, du ne dans des propositions subordonnées après des verbes de crainte, d’empêchement, de défense, de doute ou de négation, dans des propositions comparatives ou après certaines locutions conjonctives : Je n’ai pu empêcher qu’il vienne ou Je n’ai pu empêcher qu’il ne vienne. Ce dernier ne est dit explétif parce qu’il est facultatif et qu’il n’a pas le sens d’une négation.

Origine de la particule du renforcement
En réalité, le mot pas n’est apparu que pour renforcer la négation atone ne.
La forme atone ne a donc été de très bonne heure renforcée par des noms désignant une petite quantité, une petite étendue, une chose de petite valeur : pas, point, mie (= grosse miette), goutte, noix, mot, vessie, bouton, grain, denier, pomme, nèfle, cive (= ciboulette), ail, festu (fétu), son, etc. On disait ainsi : Il ne le prise une vessie, un bouton ; Il ne marche (un) pas ; Il ne voit (un) point ; Il ne vaut (une) maille (la plus petite pièce de monnaie, indivisible) ; Il ne boit (une) goutte ; Il ne l’estime (une) noix ; Il n’entend son ; Il ne mange mie ; Il ne dit mot ; Il ne sait grain de philosophie, etc.
« Les plus fréquents de ces compléments pas, point, mie, goutte n’ont pas tardé à perdre la valeur propre qu’ils avaient primitivement, pour devenir (l’évolution s’accomplit du XIIIe au XVe siècle) de simples particules auxiliaires de la négation : ne pas, ne point, ne mie, ne goutte n’éveillaient plus aucunement alors l’image concrète d’un pas, d’un point, d’une mie, d’une goutte. Des anciens termes de renforcement de la négation, la langue moderne n’a guère conservé que pas et point » (M. Grevisse, Le Bon Usage, 8e éd., revue, 3e tirage, Éd. Duculot, p. 847).
La langue moderne a cependant conservé quelques tournures anciennes, telle : Il ne dit mot. Dans le cas de l’expression Il n’y voit goutte, sans doute y a-t-il eu aussi glissement phonétique entre boit et voit. On entend même dire aujourd’hui « Il n’y comprend goutte ».
« C’est parce qu’ils ont été primitivement des noms que pas et point, compléments de la négation, ont pu être construits avec de. Comme on disait un tas de blé, on a pu dire il n’a pas de blé, point de blé, puis par analogie : jamais de ressources, sans prendre de précautions, etc. » (id., p. 847-848).
Pas et point peuvent s’employer sans différence de sens, mais le premier a pris le pas sur l’autre et est d’un emploi tout à fait général. Le second est parfois préféré pour raison d’euphonie, mais est surtout littéraire et a presque disparu du français parlé, sauf dans les langues paysannes.
Stéphane Brabant

Vent-gros coup

La même chaîne de télévision que j’avais dû encenser (ou incendier, je ne sais plus) il y a quelque temps pour avoir annoncé sur un bandeau « le before de tirs croisés », s’est signalée encore à mon attention perverse en inscrivant sur ce même bandeau, au sujet de la dernière tempête hivernale sur nos côtes, « vagues-submersion ». De deux choses l’une, ou bien son rédacteur est anglophone et possède très mal le français, ou ce rédacteur est français de chez français, mais il fait partie de ces charmants innocents qui croient que l’anglais est la plus belle langue, le français un patois pénible, où le complément de nom ne devrait pas venir après une sale préposition, mais devancer le nom qu’il complète comme à Wall Street. Encore heureux qu’il ait écrit « vagues-submersion » avec un s à « vagues » : ce charmant surfeur a une vague notion des catégories grammaticales et n’a pas pris « vague » pour un adjectif invariable « as in English », car alors on aurait pu croire la submersion vague, très gentille en somme, alors que c’était, souvenez-vous, un feu d’artifice aquatique du tonnerre de Dieu.
Dernière remarque : je commence à devenir un personnage influent : la chaîne de télé en question a enlevé, grâce à moi, son bandeau « le before de tirs croisés ». Elle l’a même enlevé avant que mon article à ce sujet ait paru : phénomène de télépathie. Bernard Leconte
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