Défense de la langue française   
Désorientation

C’est sans arrêt que la presse utilise la locution « Moyen-Orient » quand elle nous parle de la guerre en Syrie, de la crise libanaise ou du problème palestinien.
Mais où se trouve alors le Proche-Orient ?

Selon le Petit Larousse 2013, le Proche-Orient est l’ « ensemble des pays riverains de la Méditerranée orientale (Turquie, Syrie, Liban, Israël, Égypte, Chypre). On y inclut aussi la Cisjordanie et parfois la Jordanie ». D’autres y incluent aussi l’Iraq et l’Iran, pays voisins des précédents.
Tout le monde est d’accord que l’Extrême-Orient est constitué par la Chine, le Japon et les pays alentour.

Le « Moyen-Orient » ne devrait-il pas alors – logiquement – se trouver au centre de l’Asie, c’est-à-dire comprendre l’Inde et les pays autour de ce sous-continent ?
Eh bien, non. Pour le même dictionnaire, le « Moyen-Orient » est l’ « ensemble des pays formé par l’Égypte et par les États d’Asie occidentale. L’expression englobe parfois aussi l’Afghanistan, le Pakistan et la Libye. Elle recouvre partiellement l’ensemble désigné sous le nom de Proche- Orient. »

N’est-ce pas absurde ? Selon cette définition, il y aurait donc une série de pays qui feraient partie à la fois du Proche- et du « Moyen-Orient ». Ne serait-ce pas pour le moins de l’ubiquité ? En réalité, la définition du Petit Larousse n’est pas celle de « Moyen-Orient », mais celle de Middle East. On se trouve ici devant un nouveau cas de calque erroné de l’anglais.

Les journalistes qui reçoivent des dépêches américaines et anglaises où figure Middle East traduisent ce nom par « Moyen-Orient », alors que, pour les Européens continentaux, il s’agit du Proche-Orient. « L’Académie française a rappelé que ce calque servile de l’anglais Middle East est impropre pour désigner les pays riverains ou voisins de la partie orientale de la Méditerranée. C’est le terme Proche-Orient qu’il convient d’employer. On dit également le Levant. »1.
Évitons donc d’utiliser le terme « Moyen-Orient » et bornons-nous à celui de Proche-Orient.
Stéphane Brabant

1Guide du français correct, de Jacques Capelovici, Ve Moyen-Orient.

De la girafe

Combien la girafe a-t-elle de vertèbres cervicales ? Aujourd’hui, beaucoup pourraient répondre : « sept », comme nous-mêmes. Encore ne le sait-on probablement que depuis 1845, comme nous le verrons plus loin. Auparavant, le mot était aussi mystérieux que la chose ! Car le mot lui-même est protéiforme.

On peut être surpris de trouver la forme giraffe dès 1298, alors que dans le courant du XIIIe siècle on rencontre aussi giras et orafle (dans la biographie de saint Louis). C’est que la première apparaît dans l’oeuvre de Marco Polo, rédigée dans le dialecte picard-champenois qui était la langue de communication de l’époque, traduite de l’italien, tandis que les deux autres sont des adaptations directes de l’arabe. On peut donc légitimement se demander de quoi la girafe est le nom !
Si en latin comme en grec, c’est camelopardalis, c’est simplement parce que ces peuples pensaient que la girafe était un hybride de chameau et de léopard ! Seule une brève notice de Pline avait transmis au Moyen Âge quelques informations sur ce curieux animal, qui aurait fait partie du cortège ramenant Vercingétorix vaincu à Rome !

Mais sa description omet simplement la hauteur de l’animal et la taille caractéristique de son cou, empêchant d’y reconnaître une girafe « vraie ». Au contraire, le sage perse Al-Qazwini dit : « Sachant qu’elle se nourrirait dans les arbres, Allah lui donna des membres antérieurs plus longs que les postérieurs. » Et, de fait, la girafe marque une préférence pour les acacias, encore tendres en saison sèche, et dont les branchages élevés sont plus riches en protéines que les graminées.
Mais la girafe est restée inconnue en Occident jusqu’au XVe siècle. Quelques spécimens furent déjà amenés d’Égypte et offerts au roi d’Espagne et à l’empereur Frédéric II au XIIIe siècle, mais, alors que girafe se forme sur l’arabe zarâfa, à cette époque, aucune traduction ne parvient à relier cet animal inédit à l’antique camelopardalis. Girafe et « chameauléopard » semblent être alors devenus des animaux parfaitement distincts. Celle qu’un sultan d’Égypte offrit à Laurent de Médicis à Florence en 1487 avait fait tant de bruit – la nouvelle, pas la girafe, évidemment ! – qu’Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, lui écrivit pour le prier de lui prêter « l’animal girafe qui est bête au monde que ai le plus grand désir de voir ».
Le Magnifique demeura sourd (autant que la girafe !) à l’appel de la jeune princesse, et l’on sait que la France dut attendre encore 340 ans celle qui fut offerte à Charles X par Méhémet Ali.
À sa mort, en 1845, elle a été naturalisée et se trouve au musée La Faille de La Rochelle.

Dans un livre de 1998, Michael Allin l’appelle « Zarafa », transcription libre d’un mot arabe signifiant à la fois « girafe » et « charmante ».

La plupart des étymologistes s’arrêtent à la première forme du mot en arabe, zorafeh. Mais, comme l’animal n’est pas lui-même d’origine arabe, Champollion-Figeac, le frère du célèbre égyptologue, eut l’idée de poursuivre les recherches. « Le mot girafe, écrit-il, est arrivé tout fait dans le français : c'est le mot arabe zoraféh ; et l’on peut s’en tenir à la seule énonciation de cette origine. Si l’on veut cependant remonter plus haut, on peut considérer que les syllabes de ce mot n’ont, en arabe, aucun sens analogue à ce quadrupède, et l’explication qu’en donnent les lexiques est tout à fait arbitraire. »

En dehors des sens métonymiques, la Girafe est aussi une constellation, répertoriée pour la première fois en 1624 et dont la forme est longue et effilée, comme un cou de girafe !

Quant à l’expression peigner la girafe, on s’interroge sur son origine. En 1827, depuis son départ d’Égypte jusqu’à sa mort, celle de Charles X fut accompagnée par un soigneur dont l’une des occupations était de « peigner la girafe » pour qu’elle ait belle allure, ce qu’il aurait pu répliquer à un reproche de ne rien faire. La signification populaire est donc réelle, mais n’est pas attestée avant 1900 et son origine reste incertaine ; d’aucuns la pensent gauloise, mais c’est une autre histoire...
Jacques Groleau
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