Défense de la langue française   
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DU « PAAGE » AU « PÉAGISTE » EN PASSANT PAR LE « PÉAGER »

Qui est le péager ? « Celuy qui reçoit, qui exige le péage », est-il rappelé dans le sillage de l’article consacré au péage, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1694. Et avec un respect de la langue qui en a toujours fait l’apanage, l’Académie française n’a en rien oublié ce mot dans la neuvième édition, bientôt achevée.
XXe siècle oblige, le féminin y a certes aujourd’hui fait son entrée, Péager, péagère, avec une définition appropriée : « Personne chargée de percevoir un péage. » La fonction n’a cependant pas changé. Cela étant, au moment de « payer » – un verbe qui ne fait pas partie de la famille étymologique du péage –, quelques-uns peuvent être en partie agréablement anesthésiés par le sourire charmant d’une « péagère ». En la neuvième édition, il est par ailleurs délectable de bénéficier d’un rapide historique introduisant utilement l’article : « XIIIe siècle, paagier ; XIXe siècle comme adjectif. Dérivé de péage », ce dernier mot – d’abord paage – étant « issu du latin médiéval pedaticum, proprement droit de mettre le pied, lui-même tiré de pes, pedis, pied ». Ainsi, le naïf prend-il conscience que le péager et le péage ne sont pas nés de la dernière autoroute. Tant pis alors pour ceux qui ayant goûté la marque d’usage apposée en début de la définition du nom, « Vieilli », ont pu imaginer dans un moment d’égarement qu’avec la fin de l’époque médiévale avait disparu la fonction de péager.
Signaler qu’un mot a pris de l’âge, c’est souvent pour le lexicographe faire comprendre que ce à quoi le mot se réfère est aussi en train de devenir obsolète. Que nenni en l’occurrence ! Il suffit de lire l’article suivant pour percevoir qu’au contraire la fonction rebondit, mais avec un nouveau suffixe. Et voici péagiste introduit en tant que mot du XXe siècle, toujours dérivé de péage avec, pour définition, « la personne employée par une société concessionnaire habilitée à percevoir des droits de péages ». Suit un exemple sans ambiguïté : « les péagistes d’autoroute ». Restons cependant optimistes en imaginant que peut-être ledit « péagiste » sera déclaré « archaïque » dans la dixième édition ! Le péage a longtemps été lié à la notion d’abus comme en témoigne Furetière en 1690 déclarant que « la plupart des péages sont de pures usurpations ». De fait, défini alors comme un « droit qu’on prend sur les voitures de marchandises pour l’entretien des grands chemins », le péage a en effet été dévoyé par nombre de seigneurs qui s’attribuaient ainsi facilement des droits prohibitifs.
Si le mot péage représente lexicalement la norme incontestée, on usait naguère de divers synonymes aujourd’hui oubliés. On trouvait aisément en campagne les billettes ou branchières, que l’on désignait ainsi parce que le péage était annoncé par des billots de bois suspendus à une branche. À l’entrée des villes, on appelait aussi parfois « barrages » les péages, tout comme étaient édifiés des « pontenages » à l’abord d’une rivière.
Nos amis verbicrucistes font souvent écho aux agacements de leurs compatriotes, par exemple à ce qu’au Moyen Âge on appelait déjà les « tarifs péagers ». Ainsi, que propose malicieusement un verbicruciste à ses cruciverbistes pour leur faire deviner le mot péage ? « Haut taux route » : à prononcer à haute voix et à lentement déguster. Un bien joli synonyme du péage et un homophone de l’autoroute !
Jean Pruvost

Mille-feuille ou millefeuille ?
La vérification de l’orthographe de mille-feuille dans plusieurs dictionnaires de référence réserve quelques surprises et laisse planer quelques incertitudes.

Tout d’abord, il faut noter que ce substantif est du genre féminin, lorsqu’il désigne une plante, et du genre masculin, lorsqu’il désigne ce gâteau dont je raffole. Remarquons l’absence de s au singulier de mille-feuille alors qu’on écrit mille-fleurs ou mille-pattes, ce qui semble plus logique. Le Littré écrit que puisque l’Académie ne met pas de s à feuille, le mot devrait s’écrire millefeuille sans trait d’union. Son souhait a été exaucé puisque, dans sa neuvième édition, le Dictionnaire de l’Académie française ne retient que l’orthographe millefeuille tant pour le substantif féminin que pour le masculin. Mais il est vrai que, dans cette même édition, on ne trouve que millefleur et millepatte sans s ni trait d’union. Larousse semble hésiter : dans le Petit Larousse seule figure, au masculin et au féminin, l’orthographe mille-feuille alors que dans le Grand Larousse les deux orthographes, avec ou sans trait d’union, sont possibles pour les deux genres du mot. Cette dernière possibilité est aussi retenue par le TLF.

Dans son Dictionnaire culturel, Alain Rey propose une autre solution : pour le nom féminin les deux orthographes sont possibles, mais il ne retient que millefeuille quand il est masculin.

J’ai l’impression que l’usage pour le mot masculin consacre mille-feuille en dépit de l’Académie, de Littré et de Rey, mais en accord avec le Petit Larousse qui doit rester pour beaucoup la référence en matière de vérification orthographique. Ainsi est-il orthographié dans une tribune parue le 1er juin dans Le Figaro où était évoqué « le mille-feuille législatif ».
Jean-Marie Terrien
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