Défense de la langue française   
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Pluriel se meurt, pluriel est mort...
C’est ce que Bossuet pourrait s’écrier s’il revenait...

Contrairement à la langue chinoise, par exemple, la langue française, comme l’ensemble des langues indo-européennes et sémitiques, connaît la notion de pluriel. Quand on cite des notions, des individus, des objets, en nombre supérieur à un (donc de deux jusqu’à l’infini), le substantif, l’adjectif et le verbe qui les concernent adoptent une forme particulière, qu’on nomme le pluriel.

Cette notion est fort simple. Dans les noms et les adjectifs, ce pluriel est marqué dans l’immense majorité des cas par l’adjonction de la lettre s à la fin du mot. Par exemple, un député, des députés. Dans les verbes, ce pluriel consiste en une forme particulière que tout francophone connaît depuis ses premiers vagissements. Par exemple, un enfant de trois ans exprime fort bien la différence qu’il ressent entre « le chat est gentil » (il parle du chat de la maison) et « les chats sont gentils » (l’espèce féline dans son ensemble). Il ne s’agit donc pas là d’une forme complexe, que seuls posséderaient des érudits ayant longtemps transpiré sur les difficultés grammaticales de notre langue, par exemple sur le participe passé, dont on dit cependant beaucoup trop de mal.

Mais quel kobold sorti de l’enfer a, ces dernières années, frappé de nombreux francophones sur la boîte crânienne? Le pluriel semble mourant.

On a entendu un ministre, dont on taira le nom, assurer sur les ondes que « cinq milliards a été dépensé ». C’est peut-être à titre de compensation que ce même ministre a aussi susurré que « parmi les connaissances scientifiques actuelles, aucune ne sont inutiles ». Le singulier pour cinq milliards et le pluriel pour zéro ! On est en droit de penser que ce ministre régissait la France avec une intelligence égale à celle qu’il déployait dans l’usage de sa langue maternelle...

Pendant la campagne électorale de 2017, on a entendu et lu sur l’écran, trois fois par jour, avec beaucoup de constance, que « c’est notre liberté et notre dignité qui est en cause », sans remarquer que 1 + 1, ça fait presque toujours 2, et que deux, c’est dans le champ de compétence du pluriel.

Une présentatrice de France 3, faisant allusion aux élections municipales toutes proches et aux maires des 35 000 communes de France, nous a assuré, le 3 janvier 2020, que « beaucoup ne se représentera pas ». Si beaucoup est du singulier, on se demande dans quelle case on doit placer peu...

France 5 a prétendu, l’après-midi du 1er février 2020, que « 80 % des Indiens de ce village a été décimé ». Même si on fait mine de ne pas remarquer que « décimer 80 % » d’une population signifie « en supprimer 8 % » (il en reste donc 92 %), l’emploi du singulier pour quatre-vingts est tout de même douloureux pour l’oreille.

On souffre tout autant de l’énoncé « 93 % du dispositif est installé » (France 3, 6 février 2020). Le « pluriel France 3 » ne commencerait-il donc qu’à 94 ?!

Et que dire de « la plupart des analyses est en cours » (encore France 3, 1er octobre 2019) ? Il serait bien étonnant que la plupart des analyses se réduisent à une seule analyse et soient responsables du chômage de nombreuses laborantines...

Quant à l’affirmation selon laquelle « la moitié des repas préparés chaque jour dans cet établissement est végétarien » (France 3, 2 mars 2020), elle nous plonge dans l’insondable abîme de la sottise humaine : le constat « est végétarien » (masculin singulier) se rapporte-t-il à moitié (féminin singulier) ou à repas (masculin pluriel)... ou un peu aux deux à la fois ?

Une autre question brûlante : le niveau actuel de nos écoles primaires et de nos lycées serait-il pour quelque chose dans cet océan de dégénérescence dans lequel se noie le français, langue que l’écrivain italien Brunetto Latini (1220-1294), qui fut le maître de Dante, qualifiait de « parleüre délitable » (parler délectable) ?
André Cherpillod

Un divorce et pas d’enterrements

Au commencement de l’Union européenne, le verbe était allemand, français, italien et néerlandais. Les fondateurs savaient que le choix d’une langue unique éloignerait les citoyens de l’Europe.
Et puis, les Britanniques sont arrivés : un « cheval de Troie », a-t-on dit – avec raison en ce qui concerne la diversité linguistique, ce qui pouvait alerter : un manque d’intérêt pour la diversité trahissait un manque d’intérêt pour l’UE.

En peu de temps, les institutions européennes sont devenues anglophones. Les candidats aux postes clés devaient parler anglais, parler une autre langue lors des réunions était mal venu, les documents étaient rédigés en anglais : en 1997 déjà, 45 % des documents de la CE étaient rédigés en anglais, seulement 40 % en français, 5 % en allemand ; en 2014, on en était respectivement à 81%, 5 % et 2%.

Malgré les efforts d’une poignée de résistants, le multilinguisme reculait, la diversité aussi.

Et puis, les Britanniques sont partis (pour l’instant, le cheval de Troie reste). Le Brexit est imminent, et si c’est un échec pour l’UE comme pour le Royaume-Uni, on pourrait s’en consoler en espérant un sursaut en faveur du multilinguisme et du respect des citoyens... si la Commission européenne ne l’empêche pas.

L’alternative, maintien ou non de l’anglais, pose de toute façon un problème légal : l’anglais n’est plus la langue officielle d’aucun pays de l’UE et ne devrait pas non plus rester une langue officielle de l’Union ; d’un autre côté, en vertu de l’article 342 du Traité sur le fonctionnement de l’UE, tout changement aux règles concernant les langues des institutions européennes est sujet à un vote unanime du Conseil, lequel ne votera pas la suppression de l’anglais des langues officielles. D’ailleurs, les quelque 2 000 fonctionnaires britanniques garderont leur poste, grâce à un tour de passe-passe plus ou moins légal ; les institutions ne se videront pas de leurs anglophones, et la difficulté de modifier le système de traduction, les mauvaises habitudes de travail aidant, le Brexit à lui seul ne suffira pas sans la volonté de rendre leur place aux autres langues.

Question réglée, et on enterre le multilinguisme ? Peut-être pas, car cet article 342 précise : « [...] sans préjudice des dispositions prévues par le statut de la Cour de justice de l’Union européenne. »
Sans être juriste, on peut se demander si le maintien de l’anglais langue officielle se ferait « sans préjudice ».

Un nouvel espoir, l’ « avis politique sur l’usage de la langue française dans les institutions européennes1 », rédigé en janvier 2020 par la commission des Affaires européennes du Sénat, prescrit les mêmes remèdes réclamés par DLF et d’autres associations depuis des décennies : le respect des lois et de la règle de « non-discrimination ». C’est demandé poliment, mais fermement. À ne pas enterrer non plus.

Le premier pas peut-être vers une UE digne de ce nom serait la rédaction des textes dans la langue d’origine suivie d’une traduction, à l’inverse de ce qui est pratiqué actuellement au détriment de la clarté et de la précision – et au bénéfice des intérêts anglo-saxons. Ce n’est pas une exigence déraisonnable.

Personne ne veut enterrer l’anglais, il a une place en tant que lingua franca dans les échanges internationaux. En revanche, au sein de l’Union européenne, l’anglais doit rester à sa place : celle de la langue maternelle de 1 % des citoyens.

« L’Europe et le monde seront ce que sera la langue de demain... »
                    (Jean Giraudoux, 1930.)
Véronique Likforman
Délégation DLF Bruxelles-Europe

1. http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200127/europ.html.
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