Défense de la langue française   
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Que faire avec un pavé ?
Pour se distraire, d’une fenêtre ouverte de son palais, Philippe Auguste (1165-1223), roi de France, regardait couler la Seine. Des chariots passant sur la rive en remuèrent la boue. Une odeur nauséabonde, putride, insoutenable, s’en exhala dont le roi se trouva fort incommodé. Cet évènement puant se serait produit en 1186 (Chronique de l’abbaye de Saint-Denis) et serait à l’origine de l’ordre que le roi aurait donné au prévôt de Paris de faire paver les rues. Il serait osé d’être très affirmatif quant à la vérité historique de l’anecdote, mais il est exact que les premiers pavages, en France, furent réalisés au XIIe siècle.
Dans les premiers temps, on utilisa non point les pavés cubiques tels que nous les connaissons de nos jours, mais des dalles qu’on posait à plat sur le sol. Il y en avait des grandes et des petites. Les grandes portaient le nom de carreau. Un certain nombre d’expressions nous sont venues de cette dénomination : demeurer, rester sur le carreau, « rester au sol tué ou gravement blessé » ou, au figuré, « subir un échec » ou « être écarté, mis de côté » ; laisser quelqu’un sur le carreau, « le laisser pour mort ou blessé sur place », « l’abandonner à son sort sans le secourir » ; le carreau des Halles ; le carreau du Temple, à Paris. La locution se tenir à carreau, qui se rapporte aux jeux de cartes, n’a rien à voir avec les précédentes.
Aux carreaux succédèrent les pavés. Le pavage des rues ne se fit que lentement : à Paris, la taille de 1300 ne mentionne qu’un seul paveur, celle de 1397 n’en cite que quinze. Le paveur ou pavementeur était aussi nommé épinceur ou espincheur, ces derniers noms venant de celui d’un outil du métier, l’épinçoir, lourd marteau servant à fendre les pavés, lesquels nous ont fourni, comme les carreaux, quelques expressions.
Rester sur le carreau ou rester sur le pavé ont le même sens. Par métonymie, dans les autres locutions, pavé a souvent celui de « rue ». On sait que les paveurs battent vraiment le pavé, pour l’enfoncer, avec une hie, instrument qu’ils soulèvent par deux anses, en un mouvement évoquant celui d’un danseur avec sa danseuse, d’où le nom de dame ou demoiselle qu’on donne aussi à l’outil ; au sens figuré, battre le pavé, c’est « errer dans la rue sans but », par exemple dans les rues de Paris, sur le pavé de Paris en somme.
Mettre quelqu’un sur le pavé, c’est le ruiner de sorte qu’il en arrive à être sur le pavé, dans la rue, sans emploi ni domicile. Les rues étaient jadis pentues des bords vers un caniveau médian ; le haut du pavé, le long des maisons, était plus propre ; tenir le haut du pavé était donc un privilège qui a pris de nos jours le sens figuré que nous connaissons. Le pavé de l’ours, remède plus désastreux que le mal qu’il prétend guérir, fait allusion à une fable de La Fontaine (VIII, 10) où l’ours tue son ami en écrasant d’un pavé une mouche qu’il a sur le nez. Le pavé dans la mare est une « déclaration, un évènement qui dérange, qui fait scandale », comme une pierre jetée dans l’eau au milieu des grenouilles.
Bernard Moreau-Lastère

Barbarismes à la mode

Barbarisme : Faute grossière de
langage, [...] utilisation d’un mot dans
un sens qu’il n’a pas. (Le Petit Robert.)



« Conséquent » substitué à « important »

L’appauvrissement galopant du vocabulaire, qui appelle à la rescousse tant d’anglicismes inutiles, l’ignorance de la syntaxe, la lecture des bons auteurs en déshérence font remonter à la surface d’anciennes impropriétés et des constructions fautives longtemps combattues, dont on se croyait débarrassé. Les « je m’en rappelle », les « j’ai ramené » pour « j’ai rapporté », dans les écoles de ma jeunesse, nous valaient de salutaires coups de règle sur les doigts. Ils foisonnent désormais à toute heure de la journée, dès qu’on tourne un bouton. Autre exemple : « conséquent » substitué à « important ». La faute impardonnable et souvent dénoncée paraît s’être implantée dans tous les langages, même ceux qu’on imaginerait les plus étroitement surveillés.
Quel auditeur, de nos jours, n’a pas été incité par un analyste financier à envisager le revenu conséquent généré (autre horreur née de l’indigence) par tel ou tel investissement ? Les fleurs de rhétorique en sont particulièrement arrosées par les mauvais jardiniers qui sévissent à la télévision et à la radio, héritiers indignes du Gros Léon, le regretté Zitrone, l’artiste du subjonctif. Déjà, en 2006, la Lettre du CSA gourmandait les journalistes : « C’est à tort que l’on considère souvent que l’emploi de conséquent au sens d’ “élevé, important, grave, notable”, appartient à la langue soignée. C’est au contraire dans la langue familière qu’est né ce glissement de sens. » Je confirme : c’est dans les années 1940, de la bouche de Mme Leprail, concierge de notre immeuble, que j’ai entendu pour la première fois « conséquent » dans cet emploi.
Je rappellerai aussi ce qu’en dit Littré : « Conséquent pour considérable est un barbarisme que beaucoup de gens commettent et contre lequel il faut mettre en garde. » J’attirerai ensuite l’attention sur un point capital que négligent les professeurs : la maîtrise de la langue exige, certes, des connaissances enregistrées par la mémoire, mais surtout de la réflexion. Voilà qui éviterait bien des impairs aux étourdis pratiquant le vocabulaire et la syntaxe comme ils utilisent leurs nouveaux instruments de communication, sans rien connaître des principes qui gouvernent l’univers numérique. Suffit-il de décréter que conséquent dans le sens d’« important » est un barbarisme condamné par les grammairiens ? Essayons plutôt d’y réfléchir un peu.
De même origine latine que séquence, cet adjectif signifie « qui suit logiquement », de même que le substantif conséquence. L’adjectif s’est assez rapidement spécialisé dans un sens figuré, attaché aux personnes. Il caractérise quelqu’un dont l’esprit suit un chemin logique, quelqu’un qui pense juste, ou qui accorde ses actes à ses intentions, ou aussi bien quelqu’un qui a de la suite dans les idées. « Tous les esprits sont conséquents, on le dit du moins, mais les philosophes semblent prouver le contraire », persifle Condillac, cité par Littré. Accolée à une chose, l’épithète conserve son acception propre, « qui fait suite avec logique », et se rapproche parfois de consécutif, notamment dans les domaines de la musique et des mathématiques. Examinons maintenant de plus près la relation causale, au coeur du problème. « Petites causes, grands effets » : proverbe des plus approximatifs. Sur quelle balance peser le poids réel d’un évènement au moment où il advient ? On mesurera son importance à l’aune de ce qu’il modifiera ultérieurement dans l’ordre des choses. Que ce soit dans un raisonnement ou dans le monde matériel, plus la conséquence est considérable, plus sa cause en tire de force à nos yeux. Un monsieur qui dépense sans compter sera réputé (parfois à tort !) disposer d’une fortune rondelette, raison à laquelle on remonte à partir de l’observation de l’effet : la dépense effrénée. Dès lors, cette fortune supposée devient le facteur déterminant d’une conséquence remarquable, lien de causalité que le français correct abrégeait dans une expression toujours vivante : non point « une fortune conséquente », mais « une fortune de conséquence ». Georges Brassens, qui savait, lui, manier le français, chantait dans sa Supplique pour être enterré à la plage de Sète :
« Pauvres rois, pharaons ! Pauvre Napoléon ! / Pauvres grands disparus gisant au Panthéon ! / Pauvres cendres de conséquence ! »
Cela l’eût bien surpris, cinquante ans plus tard, d’entendre cette pluie de « conséquents » tomber dans les micros de la misère lexicale, pour supplanter l’expression correcte.
Si l’on a bien retracé leur trajet, on s’aperçoit qu’en passant de ladite expression à l’adjectif tout nu, on bascule vers un sens différent, non seulement impropre mais de situation opposée : de conséquence signifie « qui engendre des suites », c’est-à-dire « qui a du poids » ; cette locution appartient à la cause, alors que conséquent, lorsqu’il est employé congrûment, se rapporte à l’effet, quand ce n’est pas, on l’a vu, à une personne qui suit avec cohérence et fidélité la ligne définie au départ d’un cheminement de l’intelligence ou du coeur.
Par conséquent, tordons le cou sans hésitation ni pitié à ce « conséquent » inconséquent, à ce synonyme abusif d’ « important », à cet usurpateur aussi ridicule que la grenouille enflée de La Fontaine, qualifié avec beaucoup trop d’indulgence par Alain Rey de « négligé et populaire » dans son indispensable Dictionnaire historique de la langue française.

Michel Mourlet
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