Défense de la langue française   

Éditorial N° 202

par : Jean DUTOURD de 1 'Académie française

LA CARTE FORCÉE
Il va bientôt falloir y songer sérieusement, c 'est pourquoi notre président nous a autorisés à reproduire cette satire du 28 mai 1994, publiée dans son dernier ouvrage
Le Siècle des lumières éteintes (Plon, 2001, p. 124-125)...

Certes, on n'est plus à une faute de français près aujourd'hui ; quand même, il est contrariant que ce soit l'État lui-même qui les propage. Lorsque les citoyens iront voter aux élections européennes, ils auront une belle faute de français dans leur poche. Elle s'étale sur leur nouvelle carte d'électeur qui s'intitule désormais « carte électorale ». C'est à peu près la même chose que si les cartes d'identité devenaient des cartes identifiées et les permis de conduire des permis conduisants.
Je me suis demandé quel était le motif de cette monstruosité grammaticale. On m'a fait savoir qu'on y avait été acculé par les revendications des organisations féministes. Les femmes françaises, en effet - ou tout au moins celles qui parlent en leur nom -, se sont déclarées choquées qu'il n'y eût pas deux sortes de cartes : des cartes d'électeur et des cartes d'électrice. Elles tenaient absolument, paraît-il, à cette espèce d'apartheid. Or deux modèles de cartes eussent coûté plus cher qu'un seul. C'est pourquoi l'Administration a trouvé le compromis « carte électorale », qui, au prix d'une incorrection, fait économiser quelques milliers de francs. Maltraiter la langue est une moins mauvaise affaire que de s'exposer au courroux du beau sexe.

Il y a cinquante ans, un épisode comme celui-ci eût été inconcevable, non parce que les femmes n'avaient pas encore pris conscience de la dignité de leur état, mais parce qu'on avait des rudiments de grammaire. Entre autres, on savait que le mot homme englobait le genre humain dans son entier et que cela s'appelait un nom épicène masculin.
De même la souris était un nom épicène féminin ; cela n'empêche pas qu'il y ait des souris mâles, lesquelles jusqu'à présent n'ont pas élevé de protestations. Le mot femme appartient à ce que la grammaire désigne comme « genre marqué », pour le distinguer de l'épicène homme.

Il est aussi ridicule de dire « les Françaises et les Français », « les électrices et les électeurs », que de dire « les chiens et les chiennes », ou « les chats et les chattes ». On sait bien que le genre chien et le genre chat englobe les mâles et les femelles de l'espèce. Même chose pour les Français : les Françaises sont implicitement comprises dans le lot. Il n'est pas jusqu'aux curés qui ne pratiquent cette démagogie : autrefois, ils s'adressaient aux fidèles en leur disant « Mes frères ». À présent, pour faire moderne, ils disent : « Frères et soeurs ». Cela ne rend pas leurs homélies plus originales, mais fait une belle jambe aux paroissiennes.

J'ai longtemps admiré la célèbre formule de Vialatte : « La femme remonte à la plus haute Antiquité », mais je commence à douter de son exactitude. La femme remonte au MLF. Peut-être aux suffragettes du début du siècle. Avant on ne trouve que très peu de traces dans l'Histoire de cet être querelleur, hostile, sourcilleux, revendicatif, animé d'un si curieux patriotisme sexuel. J'ai, bien sûr, tout le respect, toute l'admiration, j'oserai dire tout l'amour possible pour les femmes, mais cela s'arrête, malgré tout, à la grammaire.
Jean DUTOURD de 1 'Académie française
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