Défense de la langue française   

Éditorial N° 211

par : Jean DUTOURD de 1 'Académie française

DISCOURS SUR LES PRIX LITTÉRAIRES
Lors de la séance publique annuelle de l’Académie française, le 4 décembre 2003, ce discours incombait à notre président Jean Dutourd, directeur en exercice.

Un de nos confrères qui siégeait dans notre compagnie il y a cent cinquante-trois ans, nous a laissé de la séance du 19 mai 1850 un croquis des plus instructif. Il s’agissait de juger le concours de prose de cette année-là, dont le sujet était l’éloge de Madame de Staël, et d’attribuer un prix au meilleur texte.

Voici selon notre confrère, le spectacle de la docte assemblée dans cette occupation :
« M. de Barante lit une brochure, M. Mérimée écrit. MM. Salvandy et Vitet causent à voix haute, MM. Guizot et Pasquier causent à voix basse, M. de Ségur tient un journal, MM. Mignet, Lebrun et Sainte-Aulaire rient de je ne sais quel lazzi de M. Viennet, M. Scribe fait des dessins à la plume sur un couteau de bois, M. Flourens arrive et ôte son paletot. MM. Patin, de Vigny, Pongerville et Empis regardent le plafond ou le tapis. M. Sainte-Beuve s’exclame de temps en temps. M. Villemain lit le manuscrit en se plaignant du soleil qui entre par la fenêtre. M. de Noailles est absorbé dans une manière d’almanach qu’il tient entrouvert, M. Tissot dort. Moi j’écris ceci. Les autres académiciens sont absents. »

Tout le monde naturellement a reconnu le style de ce croquis, lequel n’a pu être dessiné que par la patte d’un lion. Ce lion s’appelle Victor Hugo. Celui-ci, d’après ce que l’on peut en juger à la lecture des Choses vues, aimait bien l’Académie et y était raisonnablement assidu, ce qui n’altérait pas son esprit mutin.

L’Académie demeure toujours plus ou moins semblable à elle-même, avec un pourcentage assez constant d’hommes de talent. Il y a toutefois quelques petits domaines où, en vieillissant, elle a fait des progrès. Celui des prix littéraires en particulier.

Le pauvre Victor Hugo ne pourrait plus écrire aujourd’hui le morceau que je vous ai lu. Nous sommes devenus d’un sérieux, d’une application, d’une conscience qui n’a pas de nom. Combien de prix distribuons-nous chaque année ? Plus de soixante dont certains, à ce qu’il me semble, sont assez bien dotés ou trouvent quelque faveur dans le public, lequel resterait muet de saisissement s’il était témoin du travail que nous fournissons, nous autres vieillards qui ne connaissons jamais les loisirs de la retraite, et de toutes les précautions que nous prenons pour récompenser le mérite.

D’abord nous formons des commissions, c’est-à-dire que dix ou douze de nos membres se portent volontaires pour prendre connaissance des ouvrages qu’on nous soumet et faire un rapport de lecture.

La salle 4, au premier étage, où les commissions se réunissent, est particulièrement sévère. Elle est meublée d’une grande table recouverte d’un tapis rouge, et d’une quinzaine de fauteuils dans lesquels on ferait volontiers une bonne petite sieste post-prandiale. En effet, nous poussons l’abnégation jusqu’à arriver à deux heures moins le quart de l’après-midi, ce qui veut dire que nous partons de chez nous une demi-heure ou un quart d’heure plus tôt, la dernière bouchée de notre repas frugal à peine avalée. Est-ce là, je vous le demande, un régime pour vieux dyspeptiques ? Que l’on s’étonne ensuite que quelques-uns d’entre nous dodelinent du chef pendant les discussions.

Arrivés à la salle 4, nous trouvons quand même une tasse de café préparée par l’appariteur, qui nous propose également de l’eau minérale et des biscuits secs. Je n’ai jamais vu la moindre goutte d’alcool servie dans ce lieu ni dans toute l’enceinte de l’Institut d’ailleurs, sauf aux réceptions officielles comportant un buffet.

Il y a un petit brouhaha amical lorsque nous nous retrouvons. Le secrétaire perpétuel s’assied en face d’un buste de Victor Hugo quinquagénaire dû au ciseau lyrique de David d’Angers, le visage horriblement pensif, son vaste front de marbre ceint d’une couronne de lauriers de marbre. D’autres bustes décorent les murs parmi lesquels celui d’Alexandre de Laborde dont on ne sait plus grand-chose si ce n’est qu’il était archéologue et préfet de la Seine en 1830, ainsi que l’effigie marmoréenne de Thenard père qui, je l’avoue, jusqu’à ce que je franchisse la porte de la salle 4, m’était aussi inconnu que son fils et que le reste de sa famille. Au bas bout de la table, Mlle Durix, secrétaire des commissions, étale divers papiers et registres devant elle. Elle dispose également d’une corbeille d’osier dans laquelle elle recueille les bulletins de vote des présents, car tout échange de vues se termine démocratiquement par un vote. C’est la tradition de l’Académie qui ne prend jamais de décision qu’à la majorité des voix.

Chaque membre des commissions a plusieurs volumes à lire, et le plus étonnant, c’est qu’il les lit. Lorsque la commission se réunit à nouveau, chacun raconte ses lectures et donne son avis sur leur qualité. Il y en a même qui fournissent un rapport écrit. Ah ! Oui, vraiment, nous sommes loin de M. Tissot qui sommeille et de M. de Pongerville rêvant les yeux au plafond. Tels que vous nous voyez cet après-midi, habillés en scarabées, comme disait Léon-Paul Fargue, nous sommes un peu à l’honneur nous aussi. Le mérite de nos lauréats est d’avoir mené une œuvre à bien, et le nôtre, moindre sans doute, a été de reconnaître cet exploit car c’en est un, toujours, d’écrire un livre jusqu’au bout. Et peut-être que quelque jour, certains d’entre vous endosseront un costume de scarabée. Cela s’est vu.

Après s’être réunies deux fois, les commissions proposent à la Compagnie trois noms. Il est admis que ladite compagnie fait confiance aux commissions et ne vote que sur les trois noms. Il est arrivé une fois, cependant, il y a quelques années, qu’un de nos confrères, homme plein de vivacité et volontiers contredisant, fût mécontent d’un certain choix. Il tira en quelque sorte de son bicorne un candidat dont personne d’entre nous n’avait lu une ligne et dont il s’était entiché. Comme il était très éloquent, très persuasif, il entraîna la Compagnie, qui vota massivement pour cet inconnu, lequel grâce à nous vécut trois semaines de notoriété et retomba dans les ténèbres. Ce fait unique d’un académicien récusant une commission nous ébranla si fort que nous en parlons encore aujourd’hui et que nous prenons de minutieuses précautions pour qu’il ne se renouvelle pas.

Je sais bien que, dans les discours de distribution des prix, rien n’est fastidieux comme le préambule, et qu’on attend avec plus ou moins d’impa-tience qu’il se termine avant de passer aux choses sérieuses, C’est-à-dire à la liste des lauréats. J’ai été un peu long mais mon excuse est qu’il faut bien, de temps en temps, décerner un petit satisfecit aux honnêtes examinateurs qui ont le rôle ingrat de poser des couronnes sur des fronts qui ne sont pas les leurs, après avoir lu beaucoup de nouveautés dont la plupart, comme on peut penser, ne sont pas des chefs-d’œuvre.

Je vous ai fait attendre, chers lauréats, et peut-être certains d’entre vous, comme M. Tissot, se sont endormis en m’écoutant. C’est le moment de vous réveiller car vos noms vont faire résonner joyeusement cette vénérable coupole.

Le voici donc, ce palmarès de l’année 2003 qui sera lu par Mme le Secrétaire perpétuel, ce qui, évidemment, en doublera le charme.

Jean DUTOURD de 1 'Académie française
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