Défense de la langue française   

Éditorial N° 213

par : Jean DUTOURD de 1 'Académie française

LES PLUMIERS D'OR

Mes chers enfants,

Remise des prixDe savants connaisseurs de l’âme animale et de ses moyens de communication avec le monde extérieur ont établi qu’un chien intelligent arrive à comprendre cent cinquante mots. J’ai remarqué pour ma part qu’un certain nombre de créatures humaines, hommes, femmes et enfants ne disposent pas d’un vocabulaire aussi étendu. À moins que les dialoguistes de cinéma ne les calomnient systématiquement. En effet, lorsqu’ils mettent en scène des enfants ou des adolescents, ils leur font exprimer leur pensée par des termes tels que : « whaou, cool-mec, canon, bof, beuh, beurk, super, génial ». Cela fait huit vocables exprimant une notable partie de la vie : le comble de la félicité et de l’enthousiasme, l’appel à la modération, la beauté d’une femme, le doute, le dédain, le dégoût, la qualité et l’admiration.
Ce qui me réjouit en vous, mes chers lauréats du Plumier d’or, c’est que vous avez la conviction profonde que la langue française n’est pas faite pour les chiens, mais pour les poètes, les artistes, les moralistes, les romanciers et même, pourquoi pas, les orateurs politiques si tant est qu’il existe encore des orateurs dans les assemblées légiférantes.

La langue française par sa diversité, son ancienneté qui l’a menée à un degré de précision unique, est un instrument remarquable pour les hommes qui veulent voir la vérité ou agir sur le monde. Sans vous l’être dit expressément, c’est une chose que vous avez sentie. Peut-être même n’imaginez-vous rien de tel aujourd’hui, mais vous apprendrez en gran-dissant puis en vieillissant que ce qui dans notre existence est déterminant c’est ce que nous avons choisi en obéissant tout simplement à nos goûts. Le goût de la langue française est un garant d’intégrité intellectuelle.
Jean DUTOURD de 1 'Académie française
Retour sommaire
• Siège administratif : 222, avenue de Versailles 75016 Paris •