Défense de la langue française   

Éditorial N° 221



Avec l’autorisation de notre président, nous reproduisons ici un chapitre de Les Perles et les cochons (Plon, 2006, 218 p., 14 €), son dernier ouvrage. Une perle parmi tant d’autres.
Le prix Gomina

   Griffonnet, jeune homme d’avenir, avait écrit un roman de cent quatre-vingts pages. Il voulait faire carrière dans les lettres, mais ne le disait pas, car c’était un garçon avisé. Son petit volume tout frais sorti des presses de MM. Hachoir, Plonplon et Cie, les libraires bien connus, il alla voir le célèbre Scribonio, auteur de plusieurs ouvrages remplis de beautés et très appréciés de deux cents connaisseurs.
   – Maître, dit Griffonnet, je vous admire depuis mon enfance. J’ai lu et relu vos chefs-d’œuvre : Les Vestiaires, Or et Liens, La Condition humide. Je vous apporte mon premier roman. Cela s’appelle La Momification. Je ne suis pas mécontent de ce titre. C’est l’histoire d’un homme qui passe vingt-quatre heures dans une chambre et qui se demande s’il se fera cuire un œuf à la coque sur son réchaud à alcool. À la fin, il décide de ne pas le faire, parce que au fond il n’aime pas les œufs. Il y a une description d’une fenêtre qui dure vingt-sept pages. Je crois que j’ai écrit là un livre important, qui a des implications. J’ai voulu que le lecteur, à chaque ligne, se sentît concerné.
   Scribonio était âgé de soixante-dix-neuf ans et avait l’air d’un chat-huant. Il habitait un petit pavillon non loin des arènes de Lutèce, où il y avait des bibelots effrayants, et une multitude de tableaux modernes. Tout en montrant ses trésors à Griffonnet qui s’extasiait poliment, il lui tint un discours ambigu, qui sema des doutes et des inquiétudes vagues dans l’âme candide du jeune arriviste.
   – Mon cher enfant, dit-il, je suis très content que vous ayez écrit La Momification, qui m’a l’air très beau et très curieux. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas parlé d’œuf à la coque dans le roman. Je crois que le dernier œuf à la coque français se trouve dans La Fiancée du cosaque de Henri de Latouche, que vous avez lu, naturellement. C’est un roman admirable. Tout Balzac est sorti de là. D’ailleurs, c’est beaucoup mieux que Balzac.
   – J’adore La Fiancée du cosaque, dit avec chaleur Griffonnet, qui entendait parler pour la première fois de cet ouvrage, lequel n’avait d’ailleurs jamais été écrit. Maître, croyez-vous que j’aie des chances au prix Gomina ?
   – Vous savez, naturellement, qu’on décerne chaque année 2067 prix littéraires en France, dit Scribonio, répondant un peu à côté, selon son habitude.
   – C’est beaucoup, dit Griffonnet.
   – Ah ? Vous trouvez ? Cela me semble un peu juste, au contraire. En effet, les prix sont faits pour encourager les mauvais écrivains, et il y a beaucoup plus de 2067 mauvais écrivains chaque année.
   – Maître, dit Griffonnet en riant, vous faites du paradoxe. De bons écrivains ont eu parfois des prix, même le prix Gomina.
   – C’est vrai, dit Scribonio, mais cela est si rare que l’on peut penser raisonnablement que les jurys se sont trompés. En toute bonne foi, je m’empresse de le dire. Suivez-moi : il serait injuste que des gens eussent en même temps du talent et des prix. Tout ne doit pas aller au même. Secondement, ce sont les mauvais écrivains qu’il faut encourager, sinon ils se dégoûteraient et n’écriraient plus. À quoi bon encourager les gens de talent ? Ils continueront toujours à écrire, malgré les empêchements, la misère, leur famille et les critiques littéraires.
   – Hum ! Mon cher maître, dit Griffonnet d’une voix incertaine, je ne vois pas bien où vous voulez en venir.
   – À ceci, mon enfant : qu’une littérature n’est vraiment vivace et brillante que si elle est remplie de gens sans talent, qui écrivent une multitude de romans ineptes, d’essais stupides et de poèmes illisibles. Cela fait marcher l’édition, cela forme une espèce de fumier artistique sur lequel poussent des fleurs rares et superbes. Regardez l’Angleterre, regardez l’Allemagne, où l’on ne donne pas de prix et où, par suite, il n’y a presque pas de mauvais écrivainsi: la littérature s’y meurt. Par conséquent, vive le prix Gomina, qui fait vendre deux cent mille exemplaires d’un mauvais roman !
   – Ah ! maître, maître, vous me désespérez ! s’écria Griffonnet. Recevoir un prix est donc une marque d’infamie indélébile, et faut-il être obscur pour être estimé de vous ?
   – Accepter un prix littéraire, monsieur, est très certainement faire preuve de modestie et d’abnégation.
   Griffonnet quitta Scribonio dans un extrême désarroi qui, heureusement, ne dura guère plus de deux jours. Son éditeur qui n’était ni écrivain ni philosophe, mais commerçant, lui donna d’excellents conseils sur la tactique à observer pour obtenir le prix Gomina. Griffonnet, qui décidément n’était pas un garçon ordinaire, suivit ses conseils, eut le prix, et le refusa. Cela fit du bruit et l’on vendit deux cent mille exemplaires de La Momification, qui était l’un des plus mauvais romans publiés depuis vingt ans en France. Et voilà un conte qui a une fin heureuse.
Jean DUTOURD
de 1 'Académie française

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