Défense de la langue française   

Éditorial N° 233


D’un président à l’autre


Mon cher Angelo,
Aucun successeur ne pouvait m’être plus agréable que vous, d’abord parce que vous êtes un brave et que les situations difficiles ne vous font pas peur, en second lieu parce que vous exercez le plus beau métier du monde, celui d’écrivain français.
Vous savez comme moi que notre langue est un trésor et qu’aucun sacrifice ne sera assez fort en sa faveur.
Je vous reçois ici de la même façon que j’aurais reçu à l’Académie française quelqu’un que nous aurions coopté.
Certes, vous n’aurez pas la même manière que moi de présider DLF, mais je sais que le plus grand dessein sera très vite le vôtre avec vos propres moyens.

Jean DUTOURD
de l'Académie française

Pour Jean
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Qu’il soit clair que l’on ne remplace pas Jean Dutourd, mais que l’on essaiera, entouré d’un conseil de sages et de militants à la valeur éprouvée, de mériter sa confiance. Et cela m’est une occasion d’avouer en public que je fus longtemps pour lui un lecteur qui l’affrontait debout, comme sur un ring. J’entends par là que si j’ai lu comme tout le monde, assis sur une chaise ou couché sur mon lit, ses romans ou essais, de ses articles, en revanche, j’ai toujours profité grâce à l’obligeance de la femme-tronc du kiosque à journaux. Je ne voyais pas pourquoi je me forcerais à acheter une gazette et un périodique qui n’étaient pas de mes opinions au motif que s’y trouvait un seul article de nature à m’intéresser. Celui de Jean, qu’il me pardonne... Un acheteur de plus ou de moins n’aurait pas beaucoup changé le tirage que directeurs et patrons se chargeaient eux-mêmes en général de réduire. Ne fût-ce qu’en renonçant à la collaboration d’un écrivain qui détonnait.
Ainsi, pendant des années, Jean Dutourd m’a-t-il épargné de chercher au théâtre un talent qu’il n’y trouvait pas. D’instinct, je sentais qu’il avait raison. Et je revois encore, dans France-Soir, sa chronique ornée de sa photo où il tire sur sa pipe d’enquêteur, avant de livrer le détail de ses investigations.
Avec Jean Dutourd qui, sous couleur d’analyser une pièce, parlait de tout, y compris des problèmes de l’heure et des questions intemporelles, on était sûr de se placer à contre-courant de l’opinion du moment et parfois, gogo parmi d’autres, on en était agacé jusqu’à ce que, la réflexion et l’expérience aidant, on s’avisât qu’il avait eu, une fois encore, raison. Rivarol, qu’il aime tant et dont il a le tour de main dans la maxime, ne disait-il pas qu’un homme lucide vingt-quatre heures avant le public passe pour un sot durant ce même temps ? Si un sot pouvait avoir autant d’esprit que Jean Dutourd...
D’un auteur que l’on admire – devrais-je dire que l’on prise, en hommage au tabac de la bouffarde ? –, on devine vite les obsessions. J’avais remarqué que Jean Dutourd saisissait tous les prétextes pour se moquer du jargon en vogue, souvent emprunté à des sciences hermétiques sans lien avec la littérature, voire le sens commun, mais ça faisait plus riche... Terrifiantes années 1970 et 1980, lorsque, au comble de l’ère glaciaire introduite par l’Université dans la presse, on n’osait plus avouer que l’on appréciait un roman écrit en français – un roman tout court.
Mais Jean Dutourd s’obstinait en homme qui a très tôt connu la Résistance et qui connaît trop bien la littérature anglaise – que l’on se reporte à ses pages sur Trollope et sur Wilde – pour supporter des américanismes qui sont le déguisement d’une misère de pensée. Puisque le nom de Wilde, dont L’Osservatore Romano chantait l’autre jour les louanges – car tout arrive –, est venu sous ma plume, je dirai que l’Anglais scandaleux a ceci de commun avec le Français d’une vivacité voltairienne, qu’ils passent tous les deux pour cultiver le paradoxe. Habile façon de ne pas tenir compte de leurs arguments. En réalité, leur génie ne tient qu’au bon sens exercé à toute heure. Par exemple, comment se dérober quand Wilde observe : « La jeunesse n’a plus aucun respect pour les cheveux teints. » ? Tel l’éléphant de Vialatte – ce Vialatte qu’il fut le premier à soutenir –, Jean Dutourd est irréfutable.
Puisque nous sommes entre nous, divulguons ce que nous avons cru comprendre du secret de Dutourd : comme toutes les époques se trompent sur elles-mêmes, il lui a suffi de prendre la sienne à rebrousse-poil pour distinguer une vérité à jamais inséparable de la primauté de la langue française.
Nous promettons de le suivre en cette voie à la mesure de nos moyens, au cri de « No pasarán ! » [« Ils ne passeront pas ! »], emprunté à l’étranger, et c’est le cri des révolutionnaires espagnols qui à la longue l’ont emporté.
La victoire n’est qu’une affaire de dates.

Angelo Rinaldi
de l 'Académie française
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