Défense de la langue française   



Éditorial N° 252


À Guillaume Roquette
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Destiné à un journaliste de la presse écrite, le prix Richelieu 2014 a été attribué à Guillaume Roquette, directeur de la rédaction du Figaro Magazine. Le 5 avril (voir p. II), avant de lui remettre la médaille de la communication éditée par La Monnaie de Paris, notre président, Philippe Beaussant, lui adressa ses félicitations.

Chaque langue a son ciel, écrivait Chateaubriand, inquiet du sort des langues européennes, du français, mais aussi de l’anglais. Que pensent nos voisins d’outre-Manche face à l’américanisme d’internet et de la presse bien éloigné de la langue de Shakespeare ou de Dickens ?

Chaque année, DLF remet le prix Richelieu ; alors notre ciel reprend ses couleurs. Pour moi, qui fus élu il y a trois ans, c’est avec joie que j’ai remis ce prix à Yves Calvi, remarquable journaliste, animateur de « C dans l’air », qui fait passer un grand souffle de liberté sur une télévision d’État ; d’ailleurs, son audience ne cesse de s’étendre. L’an dernier, nous avons couronné Alain Duault, musicologue reconnu et animateur d’une émission très suivie, quotidienne, elle aussi, sur Radio Classique, et organisateur talentueux des Chorégies d’Orange, entre autres activités.

C’est ainsi que tous portent très haut les couleurs de notre langue, non par un langage savant mais simple, compréhensible pour tous, d’une totale limpidité, ce qui fait sa force.

Cette année, DLF a élu de nouveau un journaliste et éditorialiste brillant et incisif, Guillaume Roquette, qui appartient à ce monde médiatique qui exerce tant d’influence, façonnant les modes, nos pensées et notre langage pour le meilleur parfois et pour le pire bien souvent.

Guillaume Roquette, vous êtes né à Lille et votre carrière gravite dans un milieu qui ne fut pas nécessairement favorable à vos idées, ou, du moins, sans s’en cacher, pour réussir ; vous ne doutez pas que la vérité est au bout de votre plume et après des débuts dans les pages saumon du Figaro, vous entrez au Groupe Valmonde, vous redressez Le Spectacle du Monde, qui était en chute libre, et puis vous animez aussi une chronique sur France Inter jusqu’au moment où le service public, qui est pourtant au service de tous les publics et de toutes les opinions, estima que vos convictions de droite déplaisaient, ce qui ne vous empêcha pas de rebondir, de passer par des chaînes de télévision : LCI, BFM, avant de prendre en juillet 2012 la direction de la rédaction du Figaro Magazine. Vous avez gardé votre liberté de ton, participant à de nombreux débats et suscitant des controverses fructueuses, preuves de votre talent.

Vos interlocuteurs voient en vous un homme courtois, discret, sachant les écouter, qui analyse intelligemment et réussit l’exploit, avec des opinions parfois fulgurantes, de recueillir ainsi le respect et la considération des rédacteurs libéraux et conservateurs.
Pourfendeur des idées reçues qui nous emprisonnent, vous abordez tous les sujets politiques qui suscitent votre réflexion, la crise ukrainienne, la loi sur le logement, la cohabitation entre les Verts et la majorité socialiste, ceux que vous appelez drôlement « les intermittents de la réforme ». Vous attaquez la socialisation « du genre » dans les écoles, vous vous interrogez à propos de « toute une génération d’étudiants qui se demande si son avenir ne passe pas par l’exil » ; vous réfléchissez sur l’emploi, les élections, que sais-je encore, tous les sujets d’actualité, servi par une plume toujours vive et claire et un ton jamais agressif. À propos de Fukushima, vous n’hésitez pas à conseiller aux écologistes de regarder de l’autre côté du Rhin : « Faute de vent suffisant pour faire tourner les éoliennes, savez-vous que l’Allemagne émet de plus en plus de CO2 en brûlant du charbon. Avant de se lancer dans une hypothétique transition énergétique et d’arrêter des centrales nucléaires encore bonnes pour le service, la France ferait bien d’y réfléchir à deux fois. »

Pour désigner votre métier, j’hésite entre celui de journaliste, d’essayiste, d’écrivain, auquel Guy de Maupassant a donné ses lettres de noblesse dans Bel-Ami. Plus tard, au XXe siècle Kessel, Colette ou Camus, Mauriac, Sartre, s’engageront eux aussi dans cette voie, car la forme littéraire – j’insiste sur ce point – est la matrice du genre journalistique et vous vous inscrivez, Guillaume Roquette, dans cette grande et belle tradition.
On parle de bouleversements, l’écran remplacerait la presse écrite...
Je n’en crois rien, la rencontre du papier, la senteur de l’encre fraîche, l’écriture toute vive du journaliste sont des acquis qu’aucun écran ne remplacera.

En janvier 2014, vous ironisiez en écrivant, par une allusion à vos adversaires : « Puisque l’époque est aux bonnes résolutions, engageons-nous à leur offrir cette année un Figaro Magazine aussi beau, impertinent et contemporain qu’ils peuvent le souhaiter. »

Tout à la fois Figaro et Rivarol, vous avez su traduire la liberté de l’esprit par l’excellence de la langue, sa verve et sa verdeur.

Je me garderai, bien entendu, de poursuivre plus loin le rapprochement mais je me contenterai, avec tous nos amis, de vous féliciter pour le prix Richelieu 2014 fort mérité, que DLF est particulièrement heureuse de vous décerner.

Philippe Beaussant
de l’Académie française

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