EUROPE ET LANGUESUne et diverse
Une par sa civilisation de la personne humaine, l'Europe est diverse par les expressions culturelles qu'incarnent ses langues. D'où chez les Européens une tension entre le besoin de se comprendre par une langue de communication et l'exigence de préserver l'originalité inhérente, aux identités nationales de notre continent. Perpétué chez les clercs du Moyen Age, l'usage du latin comme langue de référence en Occident, comme du grec en Orient — avec, aux XIIe- XIIIe siècles, l'ancien français comme brillant second, lingua franca, des confins de l'Ecosse à ceux de la Jordanie — n'empêcha pas les langues vivantes européennes de mûrir ni de se développer. Coexistence des langues... De même,quand le français classique succéda au latin au XVIIe siècle et fut qualifié de langue universelle par l'Académie de Berlin à la fin du XVIIIe (1783) , le haut-allemand, le castillan d'Espagne, le toscan d'Italie, l'anglais, avaient déjà pris ou allaient prendre leur essor littéraire, technologique et commercial. Tout au long du XIXe et au debut du XXe siecle, alors qu'elle n'était plus soutenue par une prépondérance politique française, notre langue, demeurant sur sa lancée la référence par excellence de la civilisation européenne, ne gêna en rien mais au contraire favorisa l'émergence ou l'essor des langages de nouvelles nations se formant en Europe orientale et centrale. Langue d'ouverture, langue d'émancipation humaine ? ...ou asphyxie par le poids d'une seule langue ? Fondamentalement différente se révèle l'influence de l'anglo-américain d'aujourd'hui, due pour une immense part au poids des Etats-Unis dans tous les domaines de l'économie, de la science et des médias. Dans une Histoire humaine où jamais encore aucun Empire ne couvrit le globe entier, pour la première fois l'anglo-américain travaille à établir une domination culturelle planétaire. Mais celle-ci ne viserait pas l'accomplissement de l'homme en tant qu'être pensant, nourri de la quête du vrai, du beau, du bien. Certes plusieurs des valeurs de l'Amérique ressortissent au commun héritage occidental. Mais l'infléchissement qu'elles ont connu confère à l'homo americanus des traits où la personne européenne ne se reconnaît pas: primauté de l'action sur la pensée, de l'information sur la formation, de la technologie sur l'art, de l'efficacité sur l'âme... Pour la première fois, l'emprise d'une langue, l'américain, pèse simultanément sur toutes les autres. Par l'avance scientifique des Etats-Unis quand ils réussissent à apparaître comme la seule force d'entraînement, ainsi que par leur remarquable dynamisme, leur langue marginalise les autres langages si ceux-ci ne consentent pas un effort constant de transposition et d'assimilation dans leur propre identité. Par le nom de ses innovations non traduites, la langue américaine pénètre le vocabulaire de chaque autre langue; par le martèlement des formules ou l'obsession d'un rythme elle imprègne les esprits; par l'omniprésence de la mode aveuglément suivie qu'elle véhicule, elle dépersonnalise et uniformise toutes les jeunesses du monde; par la puissance du seul dollar elle les conditionne en un unique marché. Le sens du choix La compétition des langues représentatives de l'Europe intervient alors que notre continent oeuvre à se constituer en entité sur la scène du monde. Optera-t-il pour l'unicité, la multiplicité ou une raisonnable pluralité ? Se dissoudra-t-il dans une cacophonie ou tentera-t-il de se rassembler sous l'égide de quelques grandes voix ou d'une voix unique? Si cette voix est anglo-saxonne, une Europe anglophone — deuxième groupe économique mondial dans la foulée du premier, celui des États-Unis — scellera l'hégémonie planétaire, dès lors irrésistible, de l'anglo-américain. C'en sera fait dans un proche avenir de toute société personnalisée. A terme les langues tierces, sous-langues vidées de leur « utilité », disparaîtront comme ont disparu presque toutes les langues amérindiennes au Nord du Rio Grande. L'adoption du français comme langue de référence de l'Europe n'aurait pas eu cet effet. D'éminents germanophones l'avaient proposée à l'époque des « pères fondateurs ». L'édification européenne à partir des années 1950 offrait au français sa chance du siècle. Elle ne fut pas saisie. Le temps écoulé depuis les débuts de l'Europe unie et ses transformations semblent exclure un retour des occasions perdues. De la multiplicité illimitée à l'impasse A l'aube de la Communauté Européenne, le pli fut donc pris de traduire chaque texte en chaque langue. L'Europe des six nations fondatrices comptait quatre langues nationales, soit douze couples de langues. En fait, non en droit écrit, un rôle de langue de travail était dévolu au français1 rejoint ensuite par l'allemand comme il était naturel. Les élargissements successifs rognèrent leur place au fur et à mesure d'une inflation des traductions. A partir de 1973 l'Europe des neuf comptait sept langues nationales (correspondant à quarante-deux couples de langues) au sein desquelles l'anglais s'attribua sans discussion la place de langue de travail numéro deux. Dès lors la Grande-Bretagne, porte-parole des Etats-Unis, ne cacha pas sa tenace volonté de propulser sa langue au premier rang. Simple étape, dans l'esprit de ses représentants, vers une situation de monopole. Entre temps, le principe de traduire chaque texte en chaque langue continua de s'appliquer de plus belle. Il aboutit — à travers une Europe de douze membres, puis aujourd'hui de quinze avec onze langues nationales, soit cent dix combinaisons linguistiques — à engloutir des frais de traduction-interprétation qui absorbent plus du tiers du budget de fonctionnement européen, voire la moitié du budget de fonctionnement du Parlement. L'application rigide d'un tel principe conduira à l'absurdité de traduire en finnois des règlements concernant l'huile d'olive, ou demain en hongrois des textes relatifs à la pêche en haute mer... Les prochaines étapes européennes sont fixées. En 2004: une Europe de 25 membres avec 19 langues officielles. A l'horizon 2007: une Europe de 27 membres avec vingt-et-une langues officielles, soit quatre cent vingt couples de langues. Il est clair que le maintien du principe « tous les textes en toutes les langues » mène droit à une impasse. Impasse ruineuse au demeurant. De Charybde en Scylla Un principe crispé sur lui-même enfante son contraire. Les faits se vengent. Historiquement l'égalitarisme forcené fait le lit des dictatures. Culturellement l'impossibilité de gérer une Babel européenne aux quatre cent vingt combinaisons linguistiques représente le plus habile moyen de faire passer, sous couleur d'économies, d'efficacité et de « réalisme » le règne uniforme de l'anglo-américain. L'hyperinflation prise pour fin en soi, des langues officielles et des textes obligatoirement imprimés ne reflèterait plus la saine diversité inhérente à l'Europe. Elle ramènerait au cauchemar d'une langue unique étouffant les autres. Sous l'apparence du respect de toutes les expressions, les partisans de l'anglophonie universelle posent un par un les jalons de leur route. Non dans l'éclat de proclamations juridiques, mais dans la discrétion de mesures administratives pratiques facilitées par le silence de leurs collègues.
La simple raison commande de considérer les langues comme les personnes: égales en dignité, différentes par leur fonction. 1) Etre soi-même. Dans l'expression individuelle comme dans la désignation des objets d'usage, diversité oblige. Chaque délégué au Parlement européen possède et gardera le droit sacré de parler en la langue officielle de son propre pays — ce qui n'est pas le cas à l'ONU. L'Europe continuera de donner l'exemple d'une tribune multinationale ouverte à chacun de ses langages, miroir des identités. De même chaque État doit recouvrer le droit d'imposer sa langue nationale dans l'étiquetage et le mode d'emploi des produits vendus sur son territoire, complétée de préférence d'une traduction plurilingue. Les directives émises en sens contraire par Bruxelles doivent être annulées. La France, dont aucune construction européenne ne saurait se passer, devra exciper en la matière d'un intérêt fondamental. 2) Se comprendre. Quatre langues de communication doivent servir de pivots de traduction; les quatre langues de l'Union Européenne qui, parlées dans plusieurs pays, exercent une fonction internationale: le français, l'allemand, l'espagnol, l'anglais. Au sein des instances européenne, les traductions des textes écrits et des interventions orales seront établies et diffusées dans chacune de ces langues-clefs. S'agit-il de cantonner les autres dans un rôle seulement verbal? Non. Une cinquième version doit être prévue, différente selon les sujets — par exemple en italien * pour tout ce qui touche la culture, en portugais pour les affaires maritimes, demain en polonais pour les questions agricoles etc... Un tel schéma pourrait être affiné ou modifié, l'essentiel étant, à partir du critère des langues à responsabilité internationale, de limiter le jeu des versions à 4 + 1. Quatre versions générales, excluant que l'une écrase les autres — et une cinquième version personnalisée par thème. Soit un total de cinq versions au lieu des dix d'aujourd'hui, des vingt d'après-demain. Du coup disparaîtra l'argument du gouffre financier, prétexte bon pour offrir par réaction l'anglo-américain comme seul canal de communication. Au contraire l'effet d'entraînement donné par le quadrige des langues-pivots responsables, préservera la diversité des autres, garantira leurs chances dans le refus de l'uniformisation. UNE PLURALITÉ PERSONNALISÉE Pareille synthèse de la diversité et de l'efficacité affranchira l'Europe des langues du dilemme dominant/dominé. Elle rééquilibrera le jeu des langues au sein d'une pluralité raisonnable. Un combat isolé contre le rouleau-compresseur de l'anglo-américain serait aujourd'hui voué à l'échec. En revanche l'admission comme quatrième langue-clef, du castillan qui rassemble, entre la péninsule ibérique et l'Amérique Latine, trois cents millions de locuteurs, fera des Espagnols, comme des Allemands, les alliés des Francophones et renforcera leur indispensable solidarité. Celle de la France et de l'Allemagne, inscrite dans le traité de l'Elysée de Janvier 1963, découle de la nature des choses, de la complémentarité de leurs deux cultures, de leurs langues qui brillent l'une par sa clarté, l'autre par sa précision, de leurs économies imbriquées au point que ces deux pays sont dans chaque sens premier client et premier fournisseur l'un de l'autre. POUR UNE EUROPE DYNAMIQUE La grande Europe des vingt-sept nations se paralysera si elle n'est pas stimulée par un moteur: le noyau dynamique des deux pays-fondateurs. L'association franco-allemande, vivante durant une trentaine d'années, étiolée par la suite, est seule capable, une fois revivifiée, de rendre à l'Europe sa vision d'avenir, ses perspectives de civilisation qui dépassent l'ornière chère aux Britanniques d'une simple zone de libre-échange. Cette solidarité devrait aller, selon le vœu émis début 2002 par la plus haute autorité d'outre-Rhin, le Président Johannes Rau, jusqu'à rendre respectivement le français et l'allemand première langue étrangère enseignée dans les écoles d'Allemagne et de France. Par delà, il est clair qu'un sentiment d'appartenance européenne ne pourra se développer que par l'apprentissage et le perfectionnement d'au moins deux et de préférence trois langues étrangères dans les écoles de tout le continent. Et il est aussi indispensable que le trésor de chacune de nos langues soit constamment enrichi par une créativité dans l'excellence, par une attention renouvelée pour les oeuvres de l'esprit et par l'avancement des sciences exprimées dans les diverses langues de leurs chercheurs. La recherche et la diffusion scientifique se serviront de plus en plus des réseaux informatiques. Ii faut les utiliser non comme un moule uniformisant les esprits, les assujettissant aux modèles et aux structures d'une sur-langue américaine (qui d'ailleurs est elle-même en voie de se fractionner), mais comme un outil permettant à chaque langue de vivre et de se répandre. Commençons par croire en nos langues. Que l'Europe du chatoiement linguistique ne soit pas seulement unie par une même monnaie, mais par ce supplément d'âme que réclamait déjà Bergson dans les années 1930 et dont le besoin se montre plus impérieux que jamais. Cercle François Seydoux * Les sonorités de la langue de Dante, de Pétrarque, de Michel-Ange sont parmi les plus belles d'Europe et son apport à notre civilisation est inestimable. Malheureusement l'italien ( sauf dans le canton suisse du Tessin) n'est parlé qu'en Italie. Une exception en sa faveur, sentimentalement compréhensible, ouvrirait la porte à des revendications en cascade et ramènerait de proche en proche au problème des 21 langues « égales ». |