PAS D'EUROPE SANS LANGUES EUROPEENNES

Plus s'approche le jour d'une adoption solennelle, par les différents gouvernements, de la Constitution Européenne élaborée par la Convention, plus on peut s'inquiéter d'une lacune fondamentale: aucune disposition ne concerne les langues, à peine évoquées par une formule volontairement vague et brève sur le respect de leur diversité. Ne pas aborder un problème qui peut fâcher mène rarement à sa solution. Est-ce l'excès des langues qui menace l'Europe des 25 à l'horizon 2004, suivie par l'Europe des 27 à l'horizon 2007, avec 21 langues nationales, donc 420 combinaisons linguistiques " ou bien au contraire serait-ce l'absence de langue européenne?

Regardons les réalités en face. Depuis trente ans, c'est-à-dire depuis l'adhésion mouvementée, en 1973, de l'Angleterre à une Communauté Européenne qu'elle avait d'abord vainement combattue, les objectifs constants de Londres ont été :

1) économiquement de transformer l'Europe en simple zone de libre-échange;
2) politiquement d'y faire prioritairement entendre la voix des Etats-unis au point d'apparaître comme le 51 e Etat de son ancienne colonie;
3) culturellement de substituer au français comme première langue de travail à Bruxelles et à l'allemand comme deuxième, un anglo-américain qui doit l'essentiel de son poids dans le monde à une super-puissance extra-européenne-avec l'évidente volonté de refouler toute autre langue.

DE L'ARROGANCE A L'ABDICATION

L'inertie ou la complicité déclarée de maints responsables français, politiques, industriels, financiers, scientifiques, médiatiques... a puissamment aidé à faire avancer ce plan. Que deviendra l'exception culturelle théoriquement préservée pour le moment, si les Français eux-mêmes adoptent à l'envi une autre langue que la leur comme outil de travail, de recherche, de désignation des nouveautés, voire comme signe de mode jusque dans les enseignes du moindre des boutiquiers?

Aucun peuple en un demi-siècle n'est passé aussi brutalement que le nôtre de l'arrogance au masochisme: hier une tranquille arrogance insupportable à beaucoup d'étrangers-« Ils n'ont qu'à parler français comme tout le monde »! -- pour en venir aujourd'hui à une abdication délibérée, comme si notre langue n'avait plus rien ou presque à apporter à la science, à l'art de vivre, à l'organisation de l'Europe... et à sa pensée.

Certaines étapes de ce Waterloo rampant et consenti dans la compétition entre français et anglo-américain-{au cours de laquelle les courbes d'utilisation des deux langues par la Commission Européenne comme par le Conseil se croisent en 1996) ont été rappelées par le Figaro du 26 juin. Encore s'y ajoute-t-il d'autres éléments, comme les manœuvres visant à restreindre la traduction intégrale des brevets européens à la seule version anglaise, ou-apparemment à l'opposé, mais en vue du même but,-- l'appel à la rescousse des « langues régionales et minoritaires ». Comme si les 21 langues nationales de demain ne suffisaient pas!

Car le point de départ du problème réside dans le principe de traduire tout texte écrit ou oral de chaque langue dans chacune des autres langues officielles de l'Union Européenne. Avec les 11 langues nationales d'aujourd'hui, soit 110 couples de langues, les frais de traduction-interprétation absorbent un tiers du budget de fonctionnement européen (la moitié dans le cas du Parlement).

Leur quadruplement est tout simplement impensable.

L'excès d'une tendance poussée jusqu'à l'impasse mène droit à l'excès opposé; FAIRE DE L'AMÉRICAIN LA LANGUE DE L'EUROPE. Aboutissement non moins impensable puisque nous irions droit, sous couleur de simplification et de réalisme, vers une hégémonie linguistique qui serait la négation de l'Europe.

A supposer que la langue de la première puissance économique, les Etats-Unis, soit également consacrée comme celle du deuxième ensemble économique mondial, l'Europe, la pression deviendrait irrésistible en faveur d'un nivellement culturel planétaire déjà entamé. Les autres langues et les cultures qu'elles portent seront réduites à un rôle subalterne d'abord, à un dépérissement ensuite, faute du renouvellement donné par l'usage quotidien, l'innovation scientifique et technique, la créativité vécue dans les langues maternelles.

ENTRE CHARYBDE ET SCYLLA ?

N'y a-t-il aucune voie de salut entre les deux écueils jumeaux: le Charybde d'un foisonnement de textes paralysant et ruineux-le Scylla d'un naufrage de toutes les langues d'Europe absorbées par l'américain? Si. Il existe la voie d'une pluralité personnalisée, d'une synthèse raisonnable entre les deux pôles de l'Europe: unité de sa civilisation, diversité de ses expressions.
  1. Diversité. La Constitution, future Loi fondamentale, devra bien entendu être traduite dans chaque langue nationale. De même chaque parlementaire européen possède et devra garder le droit sacré de s'exprimer oralement dans sa langue nationale. Dans les instances européennes, résonneront donc librement les sons du hongrois, la mélodie du tchèque, la vénérable langue lituanienne proche du sanscrit... a1ors que l'universelle ONU ne veut connaître en tout et pour tout que six langues.
  2. Unité graduée. Mais les traductions de toute déclaration orale ainsi que des textes écrits, émis par le Conseil, la Commission, la Présidence, (autres que la Constitution elle-même) _seront limitées à quatre versions, plus une. Selon quels critères? Pour les quatre versions de base, le caractère international des langues: français, allemand, espagnol, anglais. Une cinquième version devra être prévue, différente selon les sujets: par exemple en italien 1 pour tout ce qui touche la culture, en portugais pour les affaires maritimes, demain en polonais pour les questions agricoles etc.
Un tel schéma pourrait être affiné ou modifié, l'essentiel étant, à partir du critère des langues à responsabilité internationale, de limiter le jeu des versions à 4+1. Quatre versions générales, excluant que l'une écrase les autres (les appels d'offres, par exemple, devront être envoyés dans les 4 langues-pivots, quel qu'en soit le destinataire) -- et une cinquième version personnalisée par thème. Soit un total de cinq versions au lieu des dix d'aujourd'hui, des vingt d'après-demain.

On économisera l'absurdité de traduire un jour en slovaque des règlements sur la pêche en haute mer ou en finnois des règlements concernant l'huile d'olive...

Du coup disparaîtra l'argument du gouffre financier, prétexte bon pour offrir par réaction l'anglo-américain comme seul canal de communication. Au contraire/l'effet d'entraînement donné par le quadrige des langues-pivots responsables préservera la diversité des autres, garantira leurs chances dans le refus de l'uniformisation.

UNE PLURALITE PERSONNALISÉE

Pareille synthèse de la diversité et de l'efficacité affranchira l'Europe des langues, du dilemme dominant/dominé. Elle rééquilibrera le jeu des langues au sein d'une pluralité raisonnable.

Un combat isolé contre le rouleau-compresseur de l'anglo-américain serait aujourd'hui voué à l'échec. En revanche l'admission, comme quatrième langue-clef, du castillan qui rassemble, entre la péninsule ibérique et l'Amérique Latine, trois cents millions de locuteurs, fera des Espagnols, comme des Allemands, les alliés des Francophones et renforcera leur indispensable solidarité.

Celle de la France et de l'Allemagne, inscrite dans le traité de l'Elysée de Janvier 1963, découle de la nature des choses, de la complémentarité de leurs deux cultures, de leurs langues qui brillent l'une par sa clarté, l'autre par sa précision, de leurs économies imbriquées au point que ces deux pays sont dans chaque sens premier client et premier fournisseur « un de l'autre ».

POUR UNE EUROPE DYNAMIQUE

La grande Europe des vingt-sept nations se paralysera si elle n'est pas stimulée par un moteur: le noyau dynamique des deux pays-fondateurs. L'association franco-allemande, vivante durant une trentaine d'années, étiolée par la suite, est seule capable, une fois revivifiée et renforcée par le pilier hispanique, de rendre à l'Europe sa vision d'avenir, ses perspectives de civilisation dépassant la seule économie.

Cette solidarité devrait aller, selon le vœu émis début 2002 par la plus haute autorité d'outre-Rhin, le Président Johannes Rau, jusqu'à rendre respectivement le français et l'allemand première langue étrangère enseignée dans les écoles d'Allemagne et de France.

Par delà, il est clair qu'un sentiment d'appartenance européenne ne pourra se développer que par l'apprentissage et le perfectionnement d'au moins deux ou, de préférence, trois langues étrangères dans les écoles de tout le continent. Et il est aussi indispensable que le trésor de chacune de nos langues soit constamment enrichi par une créativité dans l'excellence, par une attention renouvelée pour les oeuvres de l'esprit et par l'avancement des sciences exprimées dans les diverses langues de leurs chercheurs.

Ni repli hautain, chacun sur sa langue, ni lâche abandon en faveur d'un seul idiome extra-européen. Les grandes perspective de l'Europe impliquent à la fois le développement de nos identités personnelles et l'ouverture à plusieurs autres langues: clef d'un enrichissement mutuel aussi bien que d'une décrispation et d'un rééquilibrage transatlantique.

Commençons par croire en nos langues.
Philippe LALANNE-BERDOUTICQ
Administrateur de DEFENSE DE LA LANGUE FRANCAISE

1 Les sonorités de la langue de Dante, de Pétrarque, de Michel- Ange sont parmi les plus belles d'Europe et son apport à notre civilisation est inestimable. Malheureusement l'italien (sauf dans le canton suisse du Tessin) n'est parlé qu'en Italie. Une exception en sa faveur, sentimentalement compréhensible, ouvrirait la porte à des revendications en cascade et ramènerait de proche en proche au problème des 21 langues « égales ».
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