Menaces d'une poussée de l'anglais à Zurich

Le 14 septembre 2000, le directeur cantonal de l'instruction publique de Zurich annonçait qu'à partir de 2003 l'anglais serait enseigné dès la troisième année scolaire dans les écoles publiques du canton, soit avant le français. Cette décision du gouvernement zurichois a suscité un beau tollé dans toute la Suisse.

Tout d'abord, le Conseil national (l'une des deux Chambres du Parlement fédéral) a accepté, à une courte majorité, une motion demandant au Conseil fédéral (gouvernement) d'intervenir. Pour l'instant, le Conseil fédéral s'est contenté d'exprimer sa désapprobation, le dossier étant de la compétence cantonale. Il a néanmoins fustigé l'attitude de Zurich, qui va à l'encontre des efforts faits jusqu'ici pour harmoniser les programmes scolaires, afin que les enfants dont les parents migrent d'un canton à l'autre n'en souffrent pas.

Pour sa part, le président de la Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) n'a pas caché sa colère, en relevant que la décision zurichoise mettait en péril le compromis qui devait être adopté le 2 novembre.

De leur côté, les directeurs cantonaux de l'instruction publique de Berne et de Fribourg ont souligné que les cantons bilingues n'avaient pas le choix : ils sont tenus constitutionnellement d'enseigner une deuxième langue officielle avant l'anglais. Quant à la directrice cantonale de l'instruction publique de Genève, elle s'est déclarée déterminée à « ne pas être complice de l'idée qu'il faut se parler en anglais entre Suisses pour se comprendre ».

Dans sa majorité, la presse s'est exprimée dans le même sens, mais un certain nombre de voix discordantes sont apparues. Quoi qu'il en soit, les autorités du canton suisse le plus influent ont fait montre d'une attitude cavalière, sinon arrogante, en n'attendant pas la réunion de la CDIP, fixée au 2 novembre 2000, qui devait précisément adopter des recommandations en la matière.

D'autres cantons alémaniques ont, depuis un certain temps, manifesté des velléités allant dans le même sens que Zurich, et le petit canton d'Appenzell Rhodes-Intérieures a déjà introduit l'anglais dès 2001, en troisième année scolaire. Si ce phénomène devait se poursuivre, un coup très grave serait porté à la cohésion nationale. Les cantons romands, qui privilégient l'allemand comme première langue étrangère, pourraient, eux aussi, se demander s'ils ne devraient pas suivre le mauvais exemple de Zurich. Et que dire du Tessin italophone ? Que deviendrait alors la Suisse, pays multilingue, membre de l'Organisation internationale de la Francophonie, si la communication intercommunautaire devait se faire dans la langue de Shakespeare, ou plutôt de Bill Gates ? D'ores et déjà., des universitaires ont examiné, en janvier 2000, l'opportunité d'introduire l'anglais comme lingua franca en Suisse (voir DLF, n° 197, p.7).

On peut, du reste, se poser une question d'ordre constitutionnel. La décision zurichoise, dictée essentiellement par des considérations économiques, est-elle en harmonie avec l'article 70 de la Constitution fédérale du 18 avril 1999, stipulant notamment que « la Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques » ? Au demeurant, l'initiative parlementaire d'un député neuchâtelois, cosignée par soixante-cinq de ses collègues et déposée au Conseil national le 21 juin 2000, vise à compléter cet article 70 par une disposition ainsi conçue : « Les cantons veillent à ce que la deuxième langue enseignée, après la langue officielle du canton ou de la région, soit une des langues officielles de la Confédération. » Le Parlement devra examiner ce texte, qui touche à l'autonomie cantonale, au cours de l'année 2001.

Certes, l'étude de l'anglais est utile à l'heure actuelle. mais elle ne saurait prendre le pas sur celle des langues officielles vecteurs de trois grandes cultures européennes. Réunie au mois d'août. la CDIP avait insisté sur l'obligation pour les élèves de connaître au moins trois Langues et souhaité que leur apprentissage débute plus tôt que jusqu'ici. Mais une question était restée ouverte : par laquelle faut-il commencer, une langue nationale ou 1'anglais ?

Lors de sa réunion des 2 et 3 novembre 2000, la CDIP a mis la question aux voix : treize cantons ont voté pour la langue nationale, douze en faveur de la liberté de choix, et un seul s'est abstenu. Tous les cantons latins et bilingues ont opté pour la première solution, ainsi que quatre cantons alémaniques. La CDIP a jugé ce score trop serré pour adopter une position définitive, qu'elle reporte à juin 2001, après une consultation nationale.

Cependant, les cantons se sont entendus pour fixer l'introduction d'une langue étrangère dès la troisième année scolaire, et d'une seconde langue dès la cinquième année, avec pour objectif que les élèves parviennent, à la fin de la scolarité obligatoire, à une maîtrise équivalente des deux langues.

Étienne BOURGNON
Ancien ambassadeur de Suisse
Cercle François-Seydoux
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