Défense de la langue française   
La Carpette anglaise vue par Le Monde

         WAR GAMES
              Par Pierre Georges

     BIEN, cela aurait pu nous échapper. Mais le français étant ce qu'il est, assiégé en son donjon, penché sur son mâchicoulis, à verser de l'huile bouillante et purgative sur le fourbe anglois - anglais, pardon - qui vient polluer notre si belle langue, il nous faut ici prendre notre tour de garde. Et célébrer les mérites inouïs, héroïques, d'un corps de braves, de résistants, de rudes gaillards, francs de la langue et du collier qui viennent de pourfendre un infâme collabo !
     On veut parler ici des jurés du prix de la « Carpette anglaise », francophones d'élite et tirailleurs de même, qui ont tourné en ridicule et traduit en Haute Cour linguistique notre ministre de la Défense, et non-illustration, de la langue française, Alain Richard. Quel fut son crime ? L'intelligence avec la langue ennemie, en pleine guerre ! Dans une circulaire aux armées, poulet qui est à la défense ce que la note de service est au chef de rayon de la maison Trouvetout, le ministre a commis plus qu'un crime, effectivement une faute. Il a introduit dans les casernes, loup dans le mess, l'anglais comme « langue opérationnelle ». Ordre à tous d'apprendre désormais la langue de Montgomery « dans la perspective d'un engagement au sein de l'OTAN, dont la première langue utilisée, l'anglais, doit être pratiquée par tous ». Yes, mon adjudant !
     La guerre est-elle plus jolie, en anglais ? That is la question ! Mais toujours est-il, ainsi que le rapportait hier Le Figaro, que notre ministre vient de finir au poteau. Douze mots dans la peau ! Les jurés du prix, après quelques agapes roboratives et françaises en un estaminet de haute lignée, lui ont décerné cette « palme d'indignité civique ». Le règlement du concours est formel et comme déjà inscrit dans l'appellation du prix. En sera digne, dans l'indignité générale, « un membre des élites françaises qui s'est particulièrement distingué par son acharnement à promouvoir la domination de la langue anglo-américaines en France ».
     Alain Richard - Cœur de Lion évidemment - était donc tout désigné pour subir l'ire des croisés et finir au pilori, vieux mot bien français d'origine latine. Les mémorialistes raconteront que la lutte fut chaude, intense, indécise. Et que, pour trouver un digne successeur à Louis Schweitzer, premier lauréat l'an dernier pour son obsession à vendre des cars - pardon, des Renault - au monde entier, il y eut embarras du choix.
     De multiples et pendables cas furent examinés, selon Le Figaro. Celui de Pascal Lamy, commissaire européen au commerce, « dont l'amour pour l'anglo-américain confine à la dévotion ». Celui de Jean Glavany, ministre de l'Agriculture, et initiateur d'un site Internet officiel agroalimentaire baptisé Frenchfoods (avant, il est vrai, les récents avatars dits de la mad cow). Celui de Jean Cyril Spinetta, PDG d'Air France ayant décidé d'imposer l'anglais comme langue d'approche dans nos cieux tricolores entre pilotes francophones et contrôleurs aériens. Ce à quoi, d'ailleurs, on ne formulerait pas d'objection, vu que l'important, c'est d'atterrir entier. Même en anglais.
     Mais il n'empêche ! À la guerre comme à la guerre et vive le prix Carpette ! Mourir pour la langue est un sort si doux !
Le Monde - 11/11/2000
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