Défense de la langue française  
Du 10 octobre 98
Café de Cluny - Paris
Par Elena Dimitriu
Responsable de la bibliothèque de Brasov en Roumanie

LE FRANÇAIS EN ROUMANIE

I - RELATIONS CULTURELLES FRANCO-ROUMAINES

L'histoire des relations franco-roumaines, et tout particulièrement celle des rapports culturels, est placé sous le signe magique d'un pont de latinité qui a uni, à travers les âges, la Roumanie à la France. L'amitié, la solidarité et la fraternité ont toujours caractérisé ces rapports. Comme le soulignait le général de Gaulle, « depuis toujours, au cours des drames où, au cours des siècles, furent jetés Roumains et Français, jamais, quoi qu'il soit arrivé, ils ne se sont considérés autrement qu'avec beaucoup d'estime et de sympathie ». Cet attachement réciproque plonge ses racines dans leur héritage latin qui a conduit la Roumanie et la France à se retrouver, tout naturellement ; dans les domaines de la pensée, des lettres et des arts.

Si l'on remonte aux sources, on arrive à l'époque des Croisés, en 1396, lorsque les chevaliers de Jean de Nevers, fils du roi de Bourgogne, se sont trouvés côte à côte avec les combattants du prince valaque Mircea Cel Bàtrîn (Mircea le Vieux). Au XVI>e siècle, on remarque la présence, à la cour d'Henri III et de Catherine de Médicis, du futur prince de la Moldavie, Petre Cercel (Pierre Boucle d'Oreille).

Pendant les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les relations franco-roumaines se sont amplifiées et diversifiées. Notons l'exemple d'un certain capitaine valaque, Màràcine, venu lutter au service du roi Philippe VI de Valois, et qui fut l'ancêtre du poète Pierre Ronsard (Màràcine signifie « ronce » en français). Les vers du poème « Ode à Cassandre » témoigne de l'origine roumaine du célèbre poète.

À l'époque des Lumières et beaucoup plus intensément à l'époque romantique, un grand nombre de Roumains ont fait leurs études en France, ce qui permit des contacts culturels des plus divers, et, en même temps, une grande pénétration de la littérature française dans la conscience culturelle roumaine. À partir du XVIIIe siècle, les œuvres des classiques français circulaient en version originale dans les pays roumains. On lisait Bossuet, Racine, Corneille, La Fontaine, Boileau, Molière. Lors de la Révolution et de l'Empire, l'intérêt de la France pour les principautés danubiennes et l'influence française dans les pays roumains, surtout sur le plan social et culturel, se sont intensifiés. Ainsi le Premier consul de la République française, Émile Gaudin, est arrivé à Bucarest en 1792. La Révolution française et celle de 1848 ont marqué d'une manière déterminante le développement de la nation et de l'État roumain.

L'unification de la Moldavie et de la Valachie en 1859 a été soutenue par des personnalités françaises telles Jules Michelet et Edgar Quinet et elle s'est accomplie avec l'aide de Napoléon III. L'indépendance des pays roumains a été réalisée en 1877, toujours avec l'aide de la France. Pendant la première Guerre mondiale, la mission militaire française conduite par le général Henri Matthias Berthelot a joué un rôle essentiel qui a contribué effectivement à la reconstruction de l'armée roumaine.

La Grande Roumanie s'est formée en 1918, par le rattachement de la Transylvanie - troisième principauté roumaine - qui connut cependant la domination de l'Autriche-Hongrie. Cette union historique qui réalisait les aspirations nationales légitimes du peuple roumain a été soutenue, sur le plan diplomatique, par la France. Dans cette Transylvanie, où la formation avait été jusque-là principalement allemande, on a implanté le français, grâce à une mission culturelle, qui a fait venir de France un grand nombre de professeurs. Une formation classique, solide et durable, de la jeunesse de la région est la marque de cette action. Après la domination austro-hongroise, le français a été une formule d'émancipation, d'autant plus qu'il rappelait l'appartenance à la latinité des Roumains et des Français.

Au début de notre siècle, Bucarest était appelé « le petit Paris ». L'influence française était ressentie même dans l'architecture de la ville. Paul Morand évoque, dans un livre écrit lors de son séjour diplomatique en Roumanie, en 1920, l'atmosphère sociale et politique de Bucarest du début de siècle : on parlait français dans les familles aristocratiques, on connaissait l'histoire et la littérature de la France, on lisait les journaux français, on pouvait acheter les dernières parutions littéraires mêmes dans les librairies des villes de province.

Si Bucarest était un miroir de Paris, Paris est devenu une patrie pour les talents roumains. Leur contribution à l'essor de la culture française est reconnu : Constantin Brâncusi, grand précurseur de la sculpture moderne ; Marthe Bibesco, avec son fameux salon du faubourg Saint-Germain ; Anne de Noailles, née Bràncoveanu, première femme commandeur de la légion d'honneur ; le compositeur George Enescu ; les actrices Maria Ventura et Elvira Popescu ; les écrivains Panaït Istrati et Tristan Tzara, fondateur du mouvement « dada » ; les poètes Ion Vinea et Gherasim Luca ; les ingénieurs Traian Vuia et Henri Coandà ; Eugène Ionesco, membre de l'Académie Française, créateur du théâtre de l'absurde ; Mircea Eliade grand historien des religions ; Emil Cioran, jugé par les critiques littéraires français comme le plus grand styliste de la langue française du XXe siècle.

Ces interférences culturelles franco-roumaines se sont accentuées tout au long du XXe siècle, même à travers les décennies durant lesquelles la Roumanie fut soumise au régime totalitaire. La francophonie représentait une forme de résistance intellectuelle. On avait de plus en plus de mal à se procurer les livres français, mais on se les passait des uns aux autres. Dans les dernières années du communisme, la fréquentation du Centre Culturel français de Bucarest, unique source de livres français, était un acte de courage, vu les recommandations aux accents xénophobiques des autorités officielles. C'est un miracle si, après 45 ans d'enfermement les Roumains sont aussi nombreux à parler le français. (Un Roumain sur quatre parle le français). Pour les Roumains, au cours de leur histoire, le français a été la langue formatrice de l'intellectualité et on ne saurait négliger sa contribution dans l'identité nationale roumaine.

Les événements de décembre 1989 ont été suivis d'une explosion de contacts, projets communs et relations de collaboration franco-roumains dans tous les domaines. François Mitterand a été le premier chef d'État à visiter la Roumanie après la chute du communisme. Jacques Chirac a été, à son tour, le premier chef d'État à être reçu officiellement à Bucarest après l'élection en novembre 1996 de la coalition démocrate et du président Emil Contantinescu. La Roumanie compte sur la France pour soutenir efficacement ses efforts d'intégration euro-atlantique.

Pour conclure, citons les mots de Nicolae Titulescu, le plus brillant représentant de la diplomatie roumaine, qui, en parlant de l'histoire des rapports franco-roumains, l'appelait « l'histoire d'une amitié non assombrie et d'une entente non interrompue » .

II - ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS EN ROUMANIE

En 1948, lors de la réforme de l'enseignement d'après le modèle soviétique, on a exclu toutes les langues étrangères des écoles roumaines, excepté le russe. Mais le temps où le russe à supplanté le français dans les écoles n'a pas été long. Après une dizaine d'années, une certaine ouverture de l'idéologie officielle a permis la réintroduction de l'étude des langues étrangères. Le français a toujours été le plus répandu en Roumanie.

À l'heure actuelle, la Roumanie compte parmi les 9 pays ayant plusieurs millions d'élèves et étudiants en français, avec le Zaïre, le Royaume-Uni, le Canada, l'Algérie, le Maroc, Madagascar, le Cameroun et la Belgique. Aujourd'hui 2 250 000 élèves, soit presque 51% de la population scolaire l'apprennent à l'école.

La Roumanie fait partie des 49 pays ayant le français en partage.

L'enseignement du français même s'il se heurte à une grande progression de l'anglais, surtout dans les grandes villes, garde encore la première place dans l'étude des langues étrangères en Roumanie. Les 2 250 000 étudiant le français, soit 51%, sont plus nombreux que les 1 500 000 étudiant l'anglais, soit 34%. Ceci situe la Roumanie au premier rang de la francophonie pour les pays d'Europe Centrale et Orientale. Et pourtant, la Roumanie francophone s'américanise pour mieux entrer en « modernité » . Il y a un véritable phénomène de « californisation » de la jeunesse. On assistera, sans doute, dans quelques années à une parité du français et de l'anglais et je dis cela parce que je veux rester optimiste. Mais il n'est pas facile de garder son optimisme, si l'on constate le vieillissement du corps professoral français, puisque 58% de celui-ci est âgé de plus de 45 ans, tandis que le corps professoral anglais n'a que 38% dans la même tranche d'âge.

La situation actuelle se présente comme suit :
Dans l'enseignement primaire roumain la première langue étrangère est obligatoire dès la 2e classe (CE1), à raison de deux heures par semaine. Il y a des établissements où l'on pratique un enseignement renforcé, trois heures par semaine par groupe de 12. On introduit des méthodes modernes, adaptées pour l'enseignement du français : une coédition franco-roumaine Haltier-Editura Didacticà a élaboré de nouveaux manuels de français pour les 3 classes du primaire.

Durant les 4 années du collège (5e, 6e, 7e, 8e) la première langue vivante choisie à l'école primaire est maintenue, avec possibilité d'en poursuivre l'apprentissage intensif. Une deuxième langue obligatoirement est proposée aux élèves en 6e (la deuxième année de collège français, soit en 5e). Le maintien du français au collège est assuré par la mise en place de nombreuses classes de français renforcé et, surtout, par le travail effectué dans les lycées à sections bilingues françaises.

La langue française garde en Roumanie l'image austère d'une langue de culture, ce qui nuit, actuellement, à sa diffusion plus large dans la jeunesse. Pour les professeurs et les élèves, des contacts directs avec la France d'aujourd'hui seraient nécessaires pour changer cette image.

On continue l'étude du français comme première ou deuxième langue étrangère, dans presque tous les lycées de Roumanie, à raison de deux heures par semaine. Il y a aussi, 63 lycées bilingues, dont 5 établissements pilotes, 3 littéraires et 2 scientifiques. Le français est étudié dans les classes à profil littéraire à raison de sept heures par semaine et dans les classes à profil scientifique, cinq heures par semaine. De plus, dans le programme bilingue, on enseigne en français, la géographie, l'histoire, la culture et la civilisation contemporaine de la France, les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie.

Les élèves sortant des lycées à section bilingue (1 400 environ par an) peuvent continuer leurs études soit dans les départements de français des universités (16 départements universitaires dans toute la Roumanie), s'ils veulent se destiner à l'enseignement ou aux carrières de traduction / interprétariat, soit dans les cinq filières francophones du supérieur (Faculté de droit, Polytechnique, Sciences politiques et Académie des études économiques). Ils peuvent aussi suivre des cours dans les universités roumaines et participer aux nombreux « modules francophones » (55 actuellement), mis en place par le poste scientifique de l'Ambassade de France.

En 1977, dans les départements des universités, 6350 étudiants ont choisi l'enseignement du français.

III-ÉTABLISSEMENTS CULTURELS FRANCOPHONES EN ROUMANIE

Un rôle important dans la diffusion de la langue et de la culture française en Roumanie est détenue par un dense réseau d'établissements culturels français, sous la tutelle du Service culturel de l'ambassade de France à Bucarest.

Il y a trois Centres culturels français créés en 1990 : à Cluj, à Iasi et à Timisoara. Il y a ensuite les cinq Alliances françaises, présidées par des personnalités roumaines à Constansa, Craiova, Brasov, Pitesti et Ploiesti. Il y a enfin, l'Institut français de Bucarest, pièce maîtresse de l'action culturelle française en Roumanie. Et, en tout dernier lieu, notre bibliothèque de Brasov.

Au centre du pays, site culturel et économique ancien et puissant, BRASOV est, avec ses 350 000 habitants, une des principales grandes villes de Roumanie. On y trouve une faculté de français à l'université et un lycée bilingue français/roumain. Dans la ville, il y a 452 professeurs de français.

L'organisation d'une bibliothèque française à Brasov en 1990 a voulu répondre à la demande des lecteurs et renouer avec la tradition de l'ancien institut français, qui a fonctionné dans la ville, durant l'entre-deux guerres. Filiale de la Bibliothèque départementale de Brasov, la bibliothèque française a réuni les livres reçus de France et de Belgique, à la suite des événements de 1989. Les Services culturels de l'ambassade nous ont aidés, surtout au début, par un envoi de 200 livres parmi lesquels des dictionnaires, des encyclopédies, des atlas, des anthologies, des albums, qui n'existaient pas parmi les dons reçus de l'étranger. Des liens ultérieurs avec des organismes et des associations ont permis l'enrichissement des fonds. C'est le cas des Clubs Rotary de France, de la mairie de Pontarlier et, évidemment, de l'Association Yvelines-Roumanie et de DÉFENSE DE LA LANGUE FRANÇAISE. C'est une occasion inespérée de pouvoir vous remercier, au nom des lecteurs de Brasov pour tout ce que vous avez envoyé à la bibliothèque, cartons de livres, matériel de bureau, machine à écrire, tout récemment des cassettes audio et vidéo destinées aux enfants, ces derniers provenant de l'Association Développement de l'Entraide Francophone Yvelinoise, animée par nos amis Arlette Renaud-Boué et Marceau Déchamps.

Aujourd'hui notre bibliothèque compte 11 500 livres, dont la plupart appartiennent à la littérature ; les autres domaines, très pauvres au début, ont été complétés, par des envois successifs de votre association, qui, grâce à l'action de M. Marceau Déchamps a répondu à nos besoins, dans la limite des possibilités. Le budget très modeste de la bibliothèque, la rareté des livres français dans les librairies roumaines actuelles, l'usure des dons reçus qui entraîne des retraits importants, la circulation intense, voilà autant de motifs de soucis concernant le fonds de notre bibliothèque. Après avoir traversé un désert culturel de 45 ans, on veut lire la littérature française et étrangère contemporaine, on veut lire des revues et des journaux actuels. Aidez-nous à répondre d'une manière honorable à la demande de nos lecteurs. Nous avons un taux de lecture enviable : 1 000 lecteurs, dont plus de 75 % de moins de 25 ans ; 7 850 visites et 13 000 publications diffusées, ce qui en dit long sur l'intensité de notre activité, de même que sur nos besoins. Inutile de vous parler de l'ampleur de notre travail : rassemblement des fonds, structuration des collections, organisation du service de prêt, installation de la bibliothèque dans le bâtiment que vous pouvez voir dans la photo , tout cela appartient déjà à l'histoire. Le traitement des livres (indexation, cotation, catalogue) est toujours en cours, vu l'énorme volume de travail et l'équipe peu nombreuse - 2 bibliothécaires.

Nous n'avons tout de même pas négligé l'animation. Nous organisons l'heure du conte avec des classes de français renforcé, des petits spectacles de poésies et de chansons françaises, lors des Fêtes de la Francophonie, des concours de rédaction, des réunions de professeurs de français, etc.

Fermée depuis février, à cause des travaux de réparations capitales du bâtiment (ancienne résidence du premier préfet roumain de Brasov, datant de 1880), notre bibliothèque a continué à survivre grâce à un nouveau service : le bibliobus. Le Club Rotary de Bourges associé à ceux de Bourges-Est et Aubigny-Argent nous a fait cadeau d'une camionnette Renault Master, toute neuve, d'une valeur de 150 000 FF. Cette bibliothèque mobile a parcouru, pendant cette dernière année scolaire, un itinéraire dans 7 écoles de la ville, où des enfants de 9-14 ans nous ont accueillis toujours avec enthousiasme et impatience. 376 enfants lecteurs ont bénéficié de ses services, chacun lisant, en moyenne, 10-12 livres au cours de l'année. 2 400 livres et revues pour enfants ont été diffusés de cette manière.

Espérons qu'avant la fin de l'année, la bibliothèque sera ouverte de nouveau ; je n'ose pas espérer, en échange, en la possibilité de recommencer le travail de traitement des livres sur un ordinateur, qui faciliterait beaucoup les opérations et améliorerait l'information de nos bénéficiaires. La bibliothèque départementale est en cours d'informatisation, mais le budget d'austérité ne permet pas trop l'élargissement du réseau informatique.

En guise de conclusion, soulignons que la France et la Roumanie peuvent se féliciter pour leurs liens culturels « multiséculaires» privilégiés, noués dans la latinité et resserrés dans la Francophonie. Obligée, ces dernières années à affronter un raz de marée américain, la Roumanie tâche d'organiser la « résistance » devant ces manifestations de « sous-culture ». Beaucoup de Roumains sont d'accord avec Alexandre Papeologu, ambassadeur de la Roumanie post-communiste à Paris : « Si la Roumanie perd son français, mon pays restera sans mémoire ». Espérons que les relations réciproques franco-roumaines, accompagnées de mouvements de cœur, mais aussi de raison vont s'amplifier ; elles auront sûrement leur importance dans la construction de notre nouvelle Europe.
Elena DIMITRIU
Responsable de la Bibliothèque française de Brasov

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