Défense de la langue française   
ALLOCUTION prononcée par M. Étienne Bourgnon lors de la cérémonie de remise des Palmes académiques, à l’Ambassade de France, à Berne, le 11 avril 2006

Monsieur l’Ambassadeur, Madame l’Ambassadrice, Mesdames, Messieurs, chers amis,

Les aimables paroles que vous venez de m’adresser, Monsieur l’Ambassadeur, m’ont beaucoup touché et je vous en remercie vivement. De plus, je tiens à m’acquitter d’une dette de reconnaissance pour l’honneur qui m’échoit tant envers le ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, qu’à l’égard de Madame Yvonne Weiss, présidente honoraire du Club de la Grammaire, à Genève, qui a parrainé ma candidature auprès de Monsieur l’inspecteur général Jacques Treffel, président national de l’Association des membres de l’ordre des Palmes académiques. Mes remerciements vont enfin au Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France.

Je suis d’autant plus sensible à cette distinction que je ne puis faire état ni d’une formation de linguiste, ni d’une activité pédagogique. Docteur ès sciences sociales et diplomate de carrière, c’est par amour qu’à l’âge de la retraite, je me suis attaché à la défense et à l’illustration de la langue française. Cela s’est traduit d’abord par une collaboration régulière à la revue Défense de la langue française où je traite de la politique linguistique de la Suisse et de son action au sein de la Francophonie. Puis ce furent de nombreux articles publiés dans les Cahiers du club de la Grammaire, à Genève, la revue littéraire Le Scribe, à Granges-Marnand, et le Trait d’Union, bulletin de l’Association romande des correcteurs d’imprimerie, à Lausanne. Deux séries d’articles, en particulier, portent sur les solécismes et barbarismes ainsi que sur le franglais.

Des conférences données à Genève, Fribourg, Berne et Besançon, et des interventions faites auprès d’entreprises de service public comme La Poste, les CFF ou Swisscom, ou de sociétés commerciales et de journaux et magazines, sont d’autres faces de cette activité.

Quelle est donc le sens de ce combat mené depuis quelque treize ans, en liaison avec l’association Défense de la langue française, à Paris ? Tout un chacun peut hélas ! constater que notre idiome est menacé de différentes manières :

        - par les utilisateurs eux-mêmes ;         - par les vagues d’anglicismes et d’américanismes ;         - par la mondialisation de l’économie, qui tend à l’unilinguisme.
I
Dans Le Figaro du 24 février 2004, M. Maurice Druon, de l’Académie française, a énuméré les qualités qui ont fait longtemps du français la langue universelle : c’est sa clarté, sa précision, sa subtilité, son élégance, son charme, sa politesse au vieux sens du terme. Et le professeur Camille Dudan, qui fut directeur du collège classique cantonal de Lausanne, déclarait pour sa part, il y a quelque soixante ans : « Le français, c’est le plaisir d’y voir clair ; et c’est le plaisir de vivre. On ne saurait bien vivre, si l’on ne parle bien ». Quant à Yves Duteil, il ne se trompe pas lorsqu’il chante La langue de chez nous : « C’est une langue belle avec des mots superbes... ».

Or, aujourd’hui, dit Maurice Druon, « nous n’avons pas seulement perdu notre imperium linguistique sur la diplomatie, les sciences, les techniques, l’économie, mais parallèlement ou consécutivement, nous sommes descendus, dans l’oral comme dans l’écrit, de plusieurs niveaux de langage. Vocabulaire et syntaxe se sont dégradés désastreusement, ignoblement. Tout s’avilit ».

Ne faut-il pas revenir quelque quarante ans en arrière pour trouver les causes de cette dégradation ? La philosophie de Mai 68 n’est-elle pour rien dans cet état de choses ? Lorsqu’il est « interdit d’interdire », comment peut-on encore accepter les contraintes de la grammaire française ? Le laisser-aller dans les domaines de l’éducation, du vêtement, des mœurs ne favorise pas la pratique d’une langue châtiée. Et les courts messages, les SMS, dont beaucoup de jeunes et de moins jeunes sont friands, n’ont plus qu’un rapport éloigné avec le français standard. En bref, la vulgarité d’aujourd’hui n’est pas sans rapport avec la déchéance du français, que dénonce le secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie.

Alors, que faut-il faire, si, comme l’a dit Vaugelas, c’est l’usage qui doit être le maître ? Mais il y a, a-t-il précisé, un bon et un mauvais usage. Or, le bon usage peut se définir par « la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs de ce temps ». Vaugelas écrivait cela au XVIIe siècle. A qui se référer de nos jours ? Mme Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, répond qu’il faut faire appel à « la partie le plus éduquée de la société – puisque la cour n’existe plus – mêlée à celle moins éduquée qui l’enrichit de son expérience ». Quelle est donc cette partie la plus éduquée de la société ? La presse, la radio et la télévision, qui devraient jouer le rôle dévolu à la cour par Vaugelas, véhiculent tant de solécismes, de barbarismes et d’anglicismes, qu’il faut chercher ailleurs ce qu’il appelle le « magasin d’où notre langue tire quantité de beaux mots pour exprimer nos pensées ».

Il reste les bons auteurs. Car tous les auteurs ne sont pas bons. Faute de pouvoir se référer à la cour, les écrivains doivent prendre l’avis, selon l’expression de Vaugelas, des gens « savants en la langue ». Or, aujourd’hui, ce sont avant tout quelques éminents linguistes et les membres de l’Académie française. Dans son discours de réception, en 1671, Bossuet déclarait à ce propos : « Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de plus en plus dans les ouvrages français, puisqu’on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est l’effet du jugement et du choix ». Cette vénérable institution continue, aujourd’hui comme jadis, de jouer son rôle de gardienne du bon usage.

Il faut y ajouter les nombreux travaux et l’action des associations de défense de la langue française.
II
Le manque de respect de beaucoup de nos contemporains à l’égard de leur langue est donc un facteur non négligeable dans la dégradation du français à l’heure actuelle. Mais un autre élément, plus pernicieux, est sans doute l’envahissement des langues européennes par les anglicismes et les américanismes.

Dans sa Lettre ouverte aux Français qui se croient le nombril du monde, l’écrivaine québécoise Denise Bombardier déplore notamment l’utilisation de mots anglais en lieu et place de mots français. Elle dénonce cet effet de mode et la frilosité avec laquelle les Français vivent leur « francitude » pour entrer dans la modernité. Le même reproche peut évidemment être adressé aux Romands.

L’usage d’anglicismes ne date assurément pas d’hier. Souvenons-nous que le professeur René Étiemble a publié, en 1964 déjà, son célèbre ouvrage intitulé Parlez-vous franglais ? Le franglais, on le sait, est du français mâtiné d’anglicismes, qui sont aujourd’hui surtout des américanismes. Cette mode, ce snobisme, touche aussi bien les médias que la publicité, l’économie, l’informatique, le sport. Les exemples sont nombreux et tout un chacun peut s’en apercevoir en lisant les journaux, en écoutant la radio, en regardant la télévision ou les affiches placardées dans nos villes et villages – sans parler de l’internet où l’anglo-américain domine, de La Poste, des CFF et de Swisscom, où le franglais fleurit.

Quelle attitude convient-il d’adopter à l’égard du franglais ? Faut-il s’en défendre ou bien intégrer les expressions anglo-américaines dans la langue quotidienne ? Une linguiste distinguée, Mme Henriette Walter, penche pour le deuxième terme de l’alternative, parce que le français, dit-elle, a beaucoup plus essaimé dans la langue anglaise que l’inverse.

Dans un long article publié dans le Figaro littéraire du 3 mai 2001, Yves Berger s’élevait « contre la vision irénique, pour ne pas dire angélique, de Mme Henriette Walter » et il souhaitait qu’un linguiste de haute volée lance un appel solennel à la résistance. Cet appel a été lancé par Mme Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, dans la brillante communication faite sous la Coupole lors de la séance publique annuelle du 2 décembre 2004. L’association Défense de la langue française considère, au demeurant, que le dernier livre de M. Claude Hagège, professeur au Collège de France, intitulé Combat pour le français, constitue une invitation à l’action.

Certes, toutes les langues européennes ont été, au cours de leur histoire, pénétrées par des mots étrangers. Mais le phénomène d’américanisation de ces langues n’a jamais connu une telle ampleur et il est accéléré par la mondialisation de l’économie et l’internet. Il semble même qu’il ne soit plus possible à une grande partie de nos contemporains de créer une société, de lancer un produit sur le marché ou d’offrir un service au public sans recourir à l’anglo-américain.

Dans le numéro du quatrième trimestre 1999 de la revue Défense de la langue française, M. Jean Dutourd, de l’Académie française, relevait que notre langue était victime d’une agression par les armées du sabir et il invitait les combattants de cette guerre linguistique à ne pas baisser la garde. La langue française est suffisamment riche en équivalents autochtones pour que l’on puisse se passer de la plupart des anglicismes et américanismes. Et, pour les termes nouveaux, il y a lieu de se référer aux propositions de la Commission générale de terminologie et de néologie pour l’enrichissement de la langue française, qui sont entérinées par l’Académie française. On peut cependant formuler, à ce propos, le souhait que les équivalents français des nouveaux américanismes soient publiés plus rapidement, c’est-à-dire avant que les termes étrangers soient installés par les médias.
III
Il est patent que la mondialisation de l’économie tend à l’américanisation des sociétés européennes et à l’unilinguisme. Nombre de dirigeants francophones des milieux d’affaires, du tourisme, de l’industrie et de la communication, inconditionnels de l’américanisme, imposent en effet l’usage de l’anglo-américain comme langue de travail dans leurs entreprises. Un sénateur américain n’a-t-il pas déclaré, traduisant probablement le sentiment de nombre de ses compatriotes : « Il y a 6000 langues parlées dans le monde, 5999 de trop, l’anglais suffira ».

Comme l’a déclaré M. Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, dans un message adressé aux 56e Journées internationales francophones d’angiologie : « Dans des réunions ou au sein des équipes de recherche, comme dans les colloques internationaux, l’anglais s’impose souvent sans nécessité réelle. Alors que nous sommes tous d’accord pour lui reconnaître cet avantage d’être assez largement connu dans le monde pour rendre possible un échange entre deux locuteurs n’ayant d’autre idiome commun, son utilisation systématique ne se justifie pas ».

M. Abdou Diouf a précisé dans Le Figaro du 18 mars 2004, que « la francophonie n’est pas une machine de guerre contre l’anglais. Elle se bat plutôt contre une langue unique, une culture unique, une pensée unique ». C’est aussi bien à l’Union européenne, à Bruxelles, qu’à l’ONU, à New York, Genève et Vienne, que la lutte doit être menée. Elle est malheureusement mal engagée dans le domaine universitaire en Europe, avec l’acceptation du modèle de Bologne, calqué sur le système anglo-américain, dont les diplômes se nomment bachelor et master ! Les Universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel ont heureusement adopté comme traduction française les termes baccalauréat universitaire et maîtrise universitaire. Les diplômes délivrés par l’Université de Genève porteront les dénominations tant anglaises que françaises et, en vertu d’un décret du 15 mars 2005, les titres délivrés par l’Université de Neuchâtel doivent être énoncés en premier lieu en français. Souhaitons que l’Université de Fribourg suive ces bons exemples.

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Quelles conclusions pratiques peut-on tirer de ces quelques considérations ? La première est sans conteste la nécessité d’inciter nos contemporains, et en particulier les jeunes, à lire les bons auteurs d’hier et d’aujourd’hui. C’est ainsi qu’ils acquerront une langue belle, précise et riche.

En second lieu, il importe de lutter sans relâche contre le déferlement d’anglicismes et d’américanismes. Alfred Gilder, auteur d’un important dictionnaire franglais-français, a dit que le franglais se soignait, à condition de s’en passer. Comme l’a souligné encore cet écrivain, « notre affaire à tous est de combattre, plus que jamais, le sabir atlantique, véritable fléau linguistique, culturel, politique et soumission volontaire ou inconsciente à tout ce qui nous vient de la puissante et riche Amérique, en particulier les mots ».

Il faut enfin – ainsi que l’a fait la section suisse de l’Union de la presse francophone – dénoncer avec force les dirigeants francophones qui imposent l’usage de l’anglo-américain comme langue de travail dans leurs entreprises.

Un encouragement important a été donné aux résistants par Mme Hélène Carrère d’Encausse dans la communication à l’Académie française dont nous avons fait état : « Les empires terrestres, a-t-elle dit, n’existent plus et le nôtre a lui aussi disparu. Mais il a été miraculeusement remplacé par un empire spirituel, celui de la langue française, infiniment plus vaste que le précédent, voulu et adopté par tous ceux qui s’en réclament ».

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