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LES UNIVERSITAIRES DOIVENT PRENDRE LEURS RESPONSABILITES

L’Université française est de nouveau agitée par l’une de ces émotions dont elle a le secret, mais cette fois-ci ce sont les professeurs et non les étudiants qui manifestent leur mauvaise humeur. Un certain nombre d’entre eux, toutes sensibilités syndicales et politiques confondues, s’inquiètent de l’application d’une disposition de la loi portant sur les libertés et responsabilités universitaires du 10 août 2007 portant sur la modulation des services. Celle-ci permet aux présidents de répartir le service des enseignants-chercheurs entre leurs différentes missions (enseignement, recherche, diffusion des connaissances et liaison avec l’environnement économique, social, culturel, coopération internationale, administration et gestion), naturellement en plein accord avec les souhaits des intéressés et après avis des directeurs ou doyens d’UFR et des conseils en formation restreinte aux enseignants.

C’est donc plus de liberté pour chaque enseignant-chercheur de concevoir l’exercice de son métier selon ses goûts, avec la possibilité de moduler la répartition des tâches d’une période à l’autre de sa carrière, voire de l’année universitaire. Avant d’aller plus loin dans l’examen de ses avantages, rappelons sur quelles craintes repose l’opposition à une telle mesure : c’est celle que les présidents abusent de leur pouvoir et imposent de manière arbitraire de lourdes tâches d’enseignement à ceux qui ne seraient pas jugés assez performants en recherche et de larges décharges de cours à d’autres. Corollaire : les promotions seraient accordées aux seconds, au détriment des premiers, alors qu’au contraire c’est le plus souvent ce qui se passe aujourd’hui. Disons tout de suite que l’extrême attachement des universitaires à la gestion collective de leur carrière rend très improbable de telles dérives qui mettraient les présidents dans l’impossibilité de diriger leurs établissements. Soulignons cependant que les universités désormais autonomes (20% d’entre elles cette année) disposent, sous l’autorité finale de leurs présidents, de la liberté d’utilisation de la masse salariale totale, ce qui constitue une remarquable avancée par rapport à la situation antérieure dans laquelle le Ministère était seul juge de la répartition entre les effectifs des différents corps d’enseignement, de recherche et d’administration. La globalisation du budget permet aussi de répartir de manière plus judicieuses les moyens financiers entre les dépenses de personnel, immobilières et d’équipement. Refuser ces bases même de l’autonomie de gestion, c’est exprimer la nostalgie des temps jacobins, un peu comme si les collectivités locales voulaient revenir aux temps d’avant la décentralisation, lorsque les préfets étaient tout puissants. Ce sentiment est assez répandu, puisque certains nouveaux présidents ont été élus sur un programme d’opposition à la loi LRU !

Mais revenons à la modulation des services et à ses avantages pour peu qu’elle soit appliquée avec respect et sagesse. La majorité des universitaires doivent être des enseignants-chercheurs, cela n’est pas contestable. C’est ce qui explique que les services pleins d’enseignement soient de 192 heures d’équivalent TD (ou 128h de cours magistraux), soit la moitié du service d’un professeur du secondaire, moins qu’un professeur de classe préparatoire qui, rappelons-le, enseigne à des étudiants exigeants sur des programmes qui changent chaque année, mais en contrepartie touche, en y ajoutant les colles, un traitement supérieur à celui d’un professeur au Collège de France. Première remarque : tous les universitaires consacrent-ils réellement 50% de leur temps de travail à la recherche ? Loin s’en faut et tout le monde le sait, en premier lieu les étudiants un peu avancés qui savent très bien reconnaître le bon cours, renouvelé chaque année et reposant sur une activité de recherche soutenue du professeur. C’est à eux qu’ils demandent d’encadrer leurs travaux personnels de master et leurs thèses de doctorat. Beaucoup dirigent en outre des laboratoires ou exercent des responsabilités administratives. Chacun sait que les plus dévoués à exercer ces tâches ingrates sont souvent d’excellents chercheurs et pédagogues, l’inverse n’étant pas nécessairement vrai. D’autres, sans être nécessairement de médiocres enseignants, ont perdu depuis plus ou moins longtemps le goût de la recherche et celui de la mobilité. Ils ne contribuent pas à la grandeur de l’institution universitaire. Que le statu quo les satisfasse, on le comprend, mais c’est indécent. Quant aux autres, qu’ils n’aspirent pas à bénéficier d’un peu plus de temps pour leurs recherches est incompréhensible.

La France est l’un des seuls pays développés dans lesquels les universitaires ne disposent pas d’années sabbatiques, c’est-à-dire tous les sept ans d’une pleine année de liberté pour se concentrer sur des recherches approfondies, mener des expériences complexes en laboratoire, achever une synthèse, se reconvertir vers des thématiques nouvelles, partir enseigner ou mener des recherches à l’étranger. C’est même l’une des raisons de la démobilisation de certains vis à vis de la recherche, alors que tous sont de haut voire de très haut niveau au moment de leur recrutement garanti par l’instance nationale qu’est le CNU. La modulation des services permet aux établissements qui le décideront d’établir l’année sabbatique pour tous. Pourquoi ne pas l’oser en se saisissant de cette possibilité ? Qui s’en plaindrait ? Certainement pas les étudiants, en tout cas, qui retrouveraient des enseignants ressourcés et enthousiastes au terme de leur sabbat. Pourquoi, par ailleurs, exclure que certains universitaires expriment le souhait de se consacrer exclusivement à l’administration ou aux relations internationales à un certain stade de leur carrière ? Cela peut leur permettre de s’épanouir et rendre d’éminents services à l’établissement.

Envisageons maintenant l’enseignement à l’université. Il n’est en rien une punition ou, en tout cas, il ne devrait pas l’être. Tout professeur sait combien les cours aident à clarifier les sujets traités et conduisent même parfois à des intuitions fulgurantes qui surviennent à l’improviste. A contrario, on sait que dans certaines disciplines, dont les sciences humaines, les chercheurs purs relevant de divers organismes ne brillent pas toujours par leur clarté et leur originalité, sans parler de la rareté de leurs publications. Cependant, l’enseignement universitaire n’est en rien une partie de plaisir, particulièrement dans les deux premières années de licence. Animer des groupes pléthoriques de TD ou donner un cours magistral dans un amphi bondé de plusieurs centaines d’étudiants plus ou moins motivés, corriger des montagnes de copies ou faire passer des oraux pendant plusieurs semaines par an n’a rien d’exaltant lorsqu’on sait que, malgré le tutorat et sans faire preuve d’une grande sévérité de notation, de 50 à 90% des étudiants de première année échoueront dont beaucoup s’évaporeront hors de l’université. Et ce, faute d’avoir été bien orientés, ce à quoi la loi LRU permet aussi de remédier grâce à la procédure de pré-inscription qu’elle institue. La refuser, comme certains le voudraient, c’est continuer à accepter que 40% des lycéens –les meilleurs- soient happés par les filières sélectives performantes et débouchant sur l’emploi (BTS, IUT, classes préparatoires et « grandes » écoles, etc.) et que les universités en soient réduites –sauf en médecine- à faire du social et à feindre de trouver normal que le bac soit le premier grade de l’enseignement supérieur.

On peut comprendre, dans ces conditions, que de nombreux universitaires recherchent les quelques possibilités qui existent de bénéficier d’un peu plus de temps pour la recherche : rares semestres sabbatiques laissés à la discrétion des établissements ou du CNU, détachements au CNRS, ou dans divers organismes et Ecoles françaises à l’étranger, bourses de la Fondation Thiers, élections convoitées à l’EPHE, à l’EHESS, à l’IUF (1/3 de service d’enseignement dans ce dernier cas) ou, au sommet de tout, au prestigieux Collège de France. Les jeunes maîtres de conférences qui ont bénéficié de facilités lorsqu’ils préparaient leur thèse, les normaliens en particulier, sont friands de ces filières et déploient des stratégies habiles pour s’y glisser. Qui pourrait leur en vouloir ?

Les universités françaises ne doivent plus se couper du pays réel et de l’avenir de sa jeunesse. On ne forme pas les cadres de la France et de la planète mondialisée sans les nourrir d’une culture du questionnement et de la remise en cause que seule la recherche peut permettre d’acquérir, celle des étudiants et celle des maîtres. Tant que les meilleurs lycéens éviteront presque tous de venir à l’université en premier cycle, notre enseignement supérieur restera bancal, puisque les filières sélectives sont très peu orientées vers la recherche. Certes, la modulation des services des enseignants-chercheurs n’est pas une panacée, mais elle peut permettre de répondre aux besoins des universités, ainsi qu’aux goûts et aux capacités de chacun qui varient sur la durée d’une carrière. Elle peut redonner dignité et plaisir à l’exercice du difficile métier d’universitaire. Elle fait partie de la panoplie de mesures permettant aux universités d’être plus performantes, mieux au service de la société, de sortir enfin du paradoxe qui leur fait refuser toute ingérence du pouvoir politique sur leur fonctionnement et en même temps la liberté de se gérer elles-mêmes sous la houlette de leurs présidents choisis par elles.

Jean-Robert PITTE
Ancien Président de l’Université Paris-Sorbonne
Membre de l’Institut
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