Défense de la langue française   

Enjeux 11 mai 2002

ENTRETIEN
Claude Hagège
« Nous laissons l'anglais dominer,
par fatalisme ou servilité »

Claude Hagège, né en 1936 à Tunis, est titulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France et médaille d'or du CNRS (1995).
Polyglotte et linguiste de terrain, aussi humaniste que technicien, il défend une approche ethnologique et culturelle de la linguistique qu'il sait communiquer au-delà des cercles scientifiques. En témoigne le succès de L'Homme sans paroles, Fayard, 1985, Le Français et les siècles, Odile Jacob, 1987, et chez le même éditeur, L'Enfant aux deux langues, 1996, et Halte à la mort des langues, 2000.

Propos recueillis par Pascale-Marie Deschamps

Enjeux - Combien parle-t-on encore de langues sur notre planète, à l'heure de la mondialisation?
Claude Hagège - On recense aujourd'hui environ 5000 langues, dont 90% sont parlées par moins de 5% de la population mondiale. Le sommet a été atteint au début du XVIe siècle ; depuis, le nombre de langues parlées a commencé à décliner en relation avec les expansions européennes en Amérique latine, en Afrique puis, plus tard, aux Etats-Unis et en Australie. Aujourd'hui, 500 langues sont parlées par moins de 100 personnes, et environ 800 par plus de 100 000 personnes. On observe par ailleurs que les langues les plus répandues sont aussi celles qui appartiennent aux entités politiques les plus structurées. Ainsi la majorité des 170 Etats que l'on peut considérer comme souverains ont pour langue officielle, unique ou non, l'anglais, le français, l'espagnol, l'arabe et le portugais, qui sont aussi parmi les plus parlées du monde. Pour compléter ce tableau, j'ajouterai que neuf pays possèdent plus de 200 langues, la Papouasie-Nouvelle-Guinée tenant le record avec 850 langues, suivie de l'Indonésie (670),le Nigeria (410) et l'Inde (380).

Comment expliquez-vous l'essor prodigieux de l'anglais, langue officielle de 61 Etats, parlée par 1,8 milliard d'individus? Aurait-il quelque chose de plus que les autres?
C. H. - Non. Sur un plan strictement linguistique, rien ne prédispose une langue à l'emporter sur une autre. La facilité de l'anglais telle que peut le percevoir le public est à cet égard une absurdité totale. Aux yeux d'un linguiste professionnel, l'anglais est l'une des langues les plus difficiles du monde. Sa domination actuelle est avant tout l'expression de la suprématie économique et politique des États-Unis et du monde anglophone en général. Elle n'a donc intrinsèquement rien de fatal ni d'irréversible. Sachant que le chiffre de 1,8 milliard inclut des populations qui n'ont pas l'anglais comme langue première.

Contrairement à d'autres langues dominantes en leur temps - le latin, l'arabe, l'espagnol, le portugais, le français ou le russe -, l'anglais ne doit pas sa domination aux conquêtes militaires. Comment cela s'explique-t-il?
C. H. -La politique des États-Unis est un mélange d'ouverture, d'acceptation, de tolérance à l'autre, et de très fortes contraintes imposées tout simplement par les lois du marché L'agression, caractérise dans le cas des conquistadores, qui a conduit à leur extinction la majorité des langues du Mexique et d'Amérique latine, n'existe pas dans le cas particulier de l'anglais. Et c'est peut-être justement parce qu'elle ne se présente pas comme telle que la menace est plus forte.

En quoi l'anglais menace-t-il vraiment les autres langues?
C. H. - J'explique, dans Halte à la mort des langues, que toutes les langues sont menacées dès lors que leurs locuteurs sont eux-mêmes persuadés qu'il est vain de les promouvoir. Le rapport de force qui s'exprime aujourd'hui en faveur de l'anglais est ainsi encouragé parles pays non anglophones qui sont demandeurs d'anglais. Surtout lorsque, par fatalisme ou servilité, leurs locuteurs accentuent la domination de l'anglais en promouvant de façon étonnante une langue qui n'est pas la leur. En revanche, contrairement à ce que l'on pourrait croire, les très nombreuses langues d'Afrique ou d'Asie qui sont des langues minoritaires, tribales ou régionales, ne sont nullement menacées par l'anglais. Pour une raison très simple : leurs locuteurs n'entrent pas dans le cycle économique et de production des pays occidentaux. Par conséquent l'anglais ne leur apparaît pas comme une langue prestigieuse à adopter.

Y a-t-il un risque de voir, à terme, le français ou l'allemand disparaître chez les Français et les Allemands eux-mêmes?
C. H. - L'important pour une langue, ce sont ses usages privé, sentimental, familial, ceux de la vie quotidienne. Si les élites gauloises ont si vite adopté le latin, c'est qu'elles n'avaient quasiment plus d'avenir culturel et économique dans ces pays qui avaient été totalement romanisés. Les aristocrates bretons se sont francisés pour la même raison. L'extinction d'une langue, cela veut dire qu'une langue est supplantée par une autre dans la vie politique mais également dans la vie de la rue et plus grave encore, dans la vie des foyers. On en est très très loin Aujourd'hui, personne ne vous demande d'être uniquement anglophone si vous cherchez un emploi en France L'anglais peut acquérir encore plus de force comme langue de l'économie et de l'emploi sur certains marchés, sans pour autant éliminer le français du quotidien.

L'anglais entre pourtant dans la vie quotidienne, via le tourisme notamment. On entend des messages en anglais dans le métro...
C. H. - Ce qui serait très grave, c'est que ces messages soient uniquement diffusés en anglais. Mais vous remarquerez qu'ils sont toujours précédés d'un message en français. Il faut toutefois être vigilant. J'ai protesté auprès d'Air France, car je trouve intolérable d'entendre la traduction systématique en anglais de tout ce qui est dit, surtout sur des vols régionaux, lorsqu'il n'y a pas un seul passager anglophone... De même, j'ai plusieurs fois entendu les pilotes se plaindre parce qu'on leur demande sur les lignes intérieures françaises d'engager le dialogue en anglais avec la tour de contrôle - un dialogue qui, je le rappelle, concerne la sécurité des passagers- alors qu'ils ne se comprennent pas!

Que pensez-vous de ces groupes internationaux français qui choisissent l'anglais comme langue de travail?
C. H. - C'est très grave. Le prestige des élites industrielles et économiques conduit par snobisme - un ressort dont on ne parle pas suffisamment-les classes moyennes a les imiter, et donc a vouloir apprendre l'anglais. Mais la classe intellectuelle n'envisage pas du tout de voir l'anglais supplanter le français. Du reste, la majorité des gens qui connaissent bien l'anglais en France ne s'en servent jamais, sauf dans leur travail, parce qu'ils n'ont pas besoin de montrer qu'ils le savent.

Mais l'anglais étant devenu la lingua franca des affaires, les industriels français ne sont-ils pas obligés, pour rester compétitifs, d'utiliser cette langue?
C. H. - Je sais qu'ils tiennent ce raisonnement absurde. Sauf à travailler sur un marché anglophone, quelqu'un qui souhaite être embauché dans une grande entreprise d'origine française n'a aucune raison d'apprendre l'anglais. Il apprend la langue de l'entreprise. Commercialement, l'expérience montre que vendre en anglais des produits estampillés français, comme ceux du luxe ou de la gastronomie, est contre-indiqué. La clientèle étrangère, mue elle-même par le ressort du snobisme, préfère acheter des choses qui portent des noms français. Enfin, je ne vois pas en quoi le fait de contraindre les membres des comités exécutifs à devenir anglophones va améliorer la productivité. Au contraire, les non-anglophones ont (mal) appris l'anglais dans le secondaire et souvent ne l'ont pas entretenu. Dans leur inventivité, dans leur créativité, dans leur rapidité de compréhension, ils ne peuvent qu'être handicapés par l'imposition d'une langue étrangère. Autant que je sache, les entreprises d'un pays puissant comme le Japon, certes en déclin mais provisoire, ne contraignent pas leurs comités exécutifs à débattre en anglais des questions stratégiques pour leur groupe.

N'est-il pas paradoxal de protester contre l'adoption de l'anglais dans les entreprises tout en promouvant l'apprentissage de cette langue dès l'école primaire?
C. H. - une s'agit pas de promouvoir l'apprentissage de l'anglais en particulier mais des langues étrangères en général. J'ai toujours dit - comme je le montre dans L'Enfant aux deux langues - que l'introduction d'une seule langue étrangère obligatoire dès l'école primaire n'est pas une bonne chose. A cause, justement, de la très forte demande des familles pour l'anglais. C'est un phénomène que nous observons depuis longtemps à l'entrée au collège. On a pu voir dans tous les pays de tradition latine- qui jusque-là favorisaient les langues latines entre elles ainsi que l'allemand- à quel point cette demande d'anglais a nui gravement au français chez nos voisins, et réciproquement à l'espagnol, au latin, et à l'allemand en France. Comment n'en serait-il pas ainsi si on ne rend obligatoire qu'une seule langue au début du primaire? Je crains que nous ne ménagions un tunnel encore plus sûr à une entrée en force de l'anglais dans le pays (l'anglais est déjà choisi par 76,2% des élèves de CM2, ndlr). C'est pourquoi j'avais préconisé de rendre obligatoire au début du primaire non pas une, mais deux langues. On m'a opposé des raisons budgétaires tout en laissant entendre qu'avec le temps, on passerait à deux langues...

On a souvent dit que les Français n'étaient pas doués pour les langues...
C. H. - C'est une totale idiotie. Que les Scandinaves, par exemple, parlent l'anglais mieux que nous au même âge n'a rien d'inné ou de biologique. C'est une question d'éducation. Ces pays enseignent l'anglais très tôt, depuis très longtemps, par nécessité de se désenclaver. Cette pratique ne semble d'ailleurs pas avoir mis en danger une langue nationale pourtant connue d'eux seuls. Et puis, l'idée que les Français sont unilingues appartient à un passé révolu. S'il est vrai qu'ils ont été moins disposés à apprendre des langues étrangères car leur langue garde, en dépit de l'anglais, une large audience mondiale, les nouvelles générations, voyageant plus, sont bien davantage convaincues de la nécessité de l'apprentissage. Mais pour peu qu'il y ait un déclin des Etats-Unis et du monde ang1ophone les anglophones pourraient faire le même constat un jour...

Doit-on imputer le recul du français sur la scène internationale à un déclin de la France?
C. H. - Ce n'est pas aussi simple. Certes, les francophones sont confrontés à la moindre diffusion du français sur le plan mondial. Et il est vrai que l'anglais progresse plus vite que lui. Mais, contrairement à ce que l'on croit, jamais le français n'a été autant parlé qu'aujourd'hui et c'est un signe positif très encourageant. A l'époque classique, le français était la langue des élites européennes, celle des cours et de l'aristocratie. Mais le malheureux paysan qui travaillait durement pour son monarque ou pour son noble ne parlait pas un mot de français et s'en moquait complètement. Aujourd'hui, le français est répandu bien au-delà de la seule Europe et en plus, il se démocratise. L'exigence puriste qui lui a nui beaucoup plus qu'elle ne l'a servi est heureusement en train de disparaître. Car l'une des raisons de la forte diffusion de l'anglais est qu'il est perçu comme plus démocratique que le français.

De nombreuses langues ont disparu parce qu'elles n'ont pas été « outillées » à temps (écriture, édition, grammaire, lexique, etc.). Les pays qui aujourd'hui n'investiraient pas dans les nouvelles technologies risquent-ils de voir leur langue subir le même sort?
C. H. - Oui et non. Les promoteurs de toutes les grandes langues d'Occident ont compris que la multiplication des sites Internet multilingues pour rendre compte de la vie politique, administrative, économique et culturelle est une nécessité. Mais tout cela ne concerné pas la vie quotidienne. Pour qu'une langue soit gravement menacée, il faut qu'elle soit délogée des foyers. Or l'usage intime des langues est sans rapport direct avec les supports d'information à grande échelle. Je ne crois donc pas que la promotion des langues par l'écran soit une menace aussi grande qu'on le dit. Il faudrait qu'à table par exemple, pour imaginer une situation baroque, vous soyez obligé d'utiliser un écran pour demander à votre voisin qu'il vous passe le sel...

Mais Internet, consoles de jeux, baladeurs, MP3, DVD sont entres dans la vie quotidienne...
C. H. - Oui mais ils ne transmettent que du texte, des mélo dies, des battements de tambour que les adolescents qui les prisent n'ont pas besoin de comprendre... D'ailleurs, cette irruption de moyens audiovisuels n'a pas entraîné une amélioration des connaissances de l'anglais. Ce ne sont pas des supports d'apprentissage de la langue, ils n'en ont pas la fonction.

Toutes les grandes langues internationales subissent les assauts de l'anglais. Mais il ne semble pas que le problème soit ressenti ailleurs de façon aussi aiguë qu'en France. Pourquoi cette crispation?
C. H - La France ne peut pas ne pas vivre comme une dépossession la domination de l'anglais. Ce que vous appelez crispation, et que j'appellerai moi refus et résistance, est la réaction d'un pays qui aune politique linguistique ancienne et qui a, plus qu'aucun autre, fait de la langue une affaire politique. C'est pourquoi la France a vocation à défendre et à promouvoir sa langue. Je dirais même que les autres pays européens attendent d'elle qu'elle le fasse. Si le français parvenait à se défendre, à ne pas s'incliner sur l'autel du sacrifice pour y être immolé à son tour, alors les autres grandes langues pourraient avoir l'espoir d'être elles-mêmes promues.

On voit quand même des Français, comme le PDG de Vivendi, Jean-Marie Messier, qui condamnent l'exception culturelle française...
C. H. - C'est un homme d'affaires. Il veut que son entreprise marche. Comme cela va dans le sens de ses intérêts, il nous fait croire que l'exception culturelle française est un grave obstacle à la culture, même sur le plan des mentalités. A l'entendre, le renoncement à l'exception culturelle irait dans le sens de l'histoire. Le fait accompli, par martèlement et répétition du message, aurait ainsi l'autorité et le prestige qui doivent rendre tout le monde silencieux. Je ne suis pas d'accord. Les choses qui ne vont pas dans le sens de l'histoire ont souvent été celles qui ont fait l'histoire.

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