Défense de la langue française   
Questions pour un champion francophone

      Lors d’une émission de radio1 consacrée à la télévision, un auditeur a demandé à l’invité du jour, Julien Lepers (JL), si c’était pour faire « djeun’s » qu’il posait tant de questions2 en rapport avec la langue anglaise et la culture américaine, et s’est dit particulièrement choqué quand il s’agit des jeux réservés aux (autres) Francophones. JL a contesté et dit qu’il en réfèrerait à l’équipe qui prépare les questions. Cependant, depuis, des contrôles sporadiques sur les émissions quotidiennes montrent que cette orientation a été maintenue.
      Le visionnage de la finale des Spéciales Francophonie3 permet de dresser ce constat : L’émission commence par une chanson des Beatles : All you need is love4. Chaque série de questions en compte une demi-douzaine environ. Dès la première il faut donner le nom d’un athlète américain, puis « dans quelle chanson entend-on « hé hé hé » ». JL ne se contente pas de donner le titre Satisfaction, mais il l’entonne. Dans la deuxième série consacrée aux stars trentenaires, 3 questions sur 7 portent sur des Américains. Dans la suivante, il faut répondre le Marathon de New York et le Golf US Masters (2/6). Suit une question sur le théâtre shakespearien. Une série sur l’année 1789 est l’occasion de poser des questions sur la Bounty, George Washington, un chimiste allemand. Il est vrai qu’il ne s’est rien passé en France cette année-là. La série suivante porte entièrement sur les institutions américaines (des États-Unis). Sur le thème des mariages célèbres, les questions portent sur Charles d’Angleterre, deux actrices américaines (3/7), et ainsi de suite.
      Au-delà du choix des questions, la façon de les présenter aussi est orientée. Avec le concurrent indien JL insiste sur l’importance (en l’exagérant) de l’anglais dans son pays ; même chose avec l’Irlandais. La finale de la Francophonie ne serait-elle pas l’occasion d’évoquer la place du français en Inde (au moins à Pondichéry).
      Sur le viaduc de Millau, il précise seulement qu’il a été « construit par l’Anglais Norman Foster ». La question sur javelot précise que le nom vient de l’anglo-américain et donne le nom de deux athlètes américains. Pour une fois que nous avons un mot d’origine gauloise ! de *gabalaccos si j’en crois mes dictionnaires étymologiques. À propos de la Pierre de Rosette, on ne retient qu’une chose, qu’elle est au British Museum ; rien sur le rôle des Français dans cette découverte capitale. À une question appelant le nom d’une population d’Afrique australe, la « bonne » réponse est Bushman et JL donne pour variante « bouchimane » (qui est erronée), ignorant le nom français Bochiman (-s, -e, -es) établi depuis le XIXe siècle, qui se prononce comme Birman. À une question sur un réalisateur américain, un candidat répond correctement Scorcese, qu’il prononce à la française, normal pour un francophone ; JL le reprend deux fois par une pseudo prononciation étrangère « scortchaise ». À propos d’un acteur américain, il balance une rafale d’au moins dix références de films et d’acteurs américains. Le tout ponctué de temps en temps de « Yes ! ».
      Nous pourrons vérifier cette année si les candidats venant du monde entier, doivent toujours d’abord connaître la langue anglaise et posséder une solide culture anglo-américaine, pour avoir des chances dans un jeu de la télévision française (qu’elle s’appelle « France télévision » n’est n’il pas significatif ?) consacré à la Francophonie. Que les gens qui organisent cela n’en soient pas conscients, révèle le degré d’aliénation de nos médias.
Ange Bizet
Cercle François-Seydoux

1 Émission quotidienne de Marc Morandini sur Europe 1, le 23 avril 2007.
2 Questions pour un Champion, jeu de culture générale, quotidien sur FR3, rediffusé dans le monde sur TV5.
3 Le 12 mars 2007. La finale est programmée pendant la semaine de la langue française et de la Francophonie.
4 Mal à propos et contresens grossier s’il s’agit de glorifier la Francophonie : en introduction de cette chanson (juin 1967), les premières notes de la Marseillaise sont interrompues pour faire place à « Love, love, love… ». L’hymne français est ainsi raillé, ridiculisé, comme archétype du chant guerrier, symbole du bellicisme et de l’arrogance française. Par convergence de l’idéologie pacifiste hippie et des intérêts géostratégiques, l’image négative traditionnelle de la France (dirigée par un général) est alors particulièrement dégradée dans le monde anglo-saxon par les positions de De Gaulle qui, en 1966, avait annoncé le retrait de la France de l’OTAN, et (pourtant), dans un discours à Phnom Penh, pris position contre la guerre au Vietnam.
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