Défense de la langue française   
Les Français mangeront du « chicken ».
(LA CROIX ) du 30-07-2002

Auteur: Chloé LEPRINCE

CONSOMMATION.
Un avis de la Commission européenne oblige la France à assouplir sa législation sur l'étiquetage des produits alimentaires.
Jusqu'à présent, la loi imposait l'usage du français sur les emballages.

Las rayonnages des supermarchés français seront-ils bientôt autorisés à afficher des produits aux noms étrangers ? Pour l'heure, la loi Toubon, promulguée le 4 août 1994 dans le but de défendre la langue française, 1'interdit (lire ci-dessous). L'emballage des produits vendus dans l'Hexagone doit se faire dans la langue de Molière. La règle est la même pour tous les produits, du Coca-Cola aux ailerons de poulet en passant par les brownies au chocolat.

Aujourd'hui, un plat typiquement américain, les chicken wings, sont étiquetés « ailerons de poulet » dans les rayons frais des supermarchés. Pour la Commission européenne, il s'agit d'une nouvelle forme de protectionnisme.

Samedi, celle-ci a annoncé qu'elle appelait la France à assouplir sa législation sur l'étiquetage des produits alimentaires vendus sur son territoire. Paris a deux mois pour répondre à 1'avis motivé de Bruxelles, sans quoi la France sera poursuivie devant la justice communautaire.

Bruxelles n'en. est pas à sa première injonction. En septembre 2000, la Cour européenne de justice avait déjà rendu un arrêt en ce sens, interdisant qu'une réglementation impose l'usage d'une langue déterminée sur les emballages, au nom du principe de libre circulation des biens dans l'Union européenne. « La défense de la langue française ne passe quand même pas uniquement par le combat des ailerons de poulet !, plaide Gilles Gantelet, l'un des porte-parole de la Commission européenne. Bruxelles ne remet pas en cause la défense du consommateur : la mention des ingrédients sur des produits d'inportation restera dans la langue du pays, car elle implique des enjeux de santé publique. Le rappel à 1'ordre concerne seulement la dénomination du produit. » Pour la Commission européenne, le consommateur n'a pas besoin qu'un emballage soit rédigé entièrement en français dès lors que le produit proposé peut être identifié clairement. Coca-Cola peut bien exporter des sodas fabriqués à l'étranger portant la mention soda with vegetable extracts, pourvu qu'un panneau sur le lieu d'achat traduise l'étiquette de la boisson gazeuse en français. Soit « soda aux extraits végétaux ».

C'est d'ailleurs cette entorse à la loi Toubon qui avait valu, en 1996, à la chaîne d'hypermarchés Géant d'être condamnée pour défaut d'étiquetage sur des bouteilles après la visite d'inspecteurs de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) dans un magasin de Clermont-Ferrand. Aujourd'hui, la loi Toubon semble respectée à la lettre par les fabricants sur leurs emballages, comme par les surfaces de vente dans leurs prospectus publicitaires.

Tous le clament en chœur, des fabricants aux grandes surfaces jusqu'à Bruxelles : le texte de défense de la langue française est appliqué scrupuleusement. Même si un assouplissement piloté par Bruxelles ne serait pas pour déplaire à certains. « Nous appliquons la législation en vigueur mais nous ne sommes pas plus royalistes que le roi, explique Jean-Jacques Frey, directeur juridique de Kraft-France, qui commercialise entre autres Milka ou Toblerone sur le marché du chocolat. Si, demain, rien ne m'oblige plus à traduire mot à mot toute l'étiquette d'une tablette de chocolat, je m'en passerai volontiers.

C'est souvent laborieux, voire franchement ridicule, de s'obstiner à traduire le nom d'une confiserie ! Prenez cool mint : tout le monde voit de quoi il s'agit. Or, la formule est choc en anglais, alors qu'elle tombe à plat une fois traduite en français. « Menthe fraîche », ce n'est pas franchement efficace en termes de marketing ! »
Un simple panneau suffit-il à l'information du consommateur ? Mais un simple panneau sur le lieu d'achat suffit-il à l'information du consommateur ?

Pour Nicolas Larmagnac, de l'UFC-Que choisir ?, le problème va au-delà des plats bien connus du grand public et se pose davantage pour des produits moins connus, en particulier les mélanges prêts â emporter. « L'acheteur a besoin du nom pour comprendre. La photo ne suffit pas : le produit doit être nommé dans la langue du pays. »

Hier, le secrétaire d'État aux PME et au commerce, Renaud Dutreil, a répondu au rappel à l'ordre de la Commission en signant un projet de décret en préparation de longue date. « Il n'est pas question de revenir sur l'étiquetage en français de la loi Toubon, explique-t-il, mais pour tenir compte de la jurisprudence de la Cour européenne, nous avions préparé ce décret qui précise noir sur blanc que le produit peut comporter, aussi, des mentions en langue étrangère. »

Si le secrétaire d'État espère que cela suffira à apaiser le différend avec la Commission, Gilles Gantelet, à Bruxelles, est formel « Si les Français veulent continuer à exporter des croissants qui s'appellent « croissants », il faudra bien qu'ils se plient au droit communautaire. »
Chloé LEPRINCE
La loi du 4 août 1994
Le texte relatif à l'emploi de la langue française, dite loi Toubon, rappelle que celle-ci est un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France. Dans son article 2, la loi stipule que « dans la désignation, l'offre, la présentation, le mode d'emploi ou d'utilisation, la description de l'étendue et des conditions de garantie d'un bien, d'un produit ou d'un service, ainsi que dans les factures et quittances, l'emploi de la langue française est obligatoire. Les mêmes dispositions s'appliquent à toute publicité, écrite, parlée ou audiovisuelle. »

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