Défense de la langue française   
TRIBUNE DES LECTEURS

Une langue qui ne sait plus exprimer le monde moderne est une langue qui disparaît

La voix du maître américain
« Pourquoi mendions-nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d'user de la nôtre ? » cette phrase tirée de Défense et illustration de la langue française (1549) de Joachim du Bellay est, toujours en 2000, vraie.
Ainsi, le président de l'agence gouvernementale Édufrance [1], Bernard Raoult, vient de proposer une série de mesures destinées à attirer les étudiants étrangers en France, une bien bonne idée conforme, pouvait-on croire, à la vocation de cette structure publique.
Mais le corps central de ces mesures, exposés sur le site Internet d'Édufrance, consiste à éliminer la langue française comme vecteur de connaissance. Qu'on en juge : « Ne pas faire de la connaissance de la langue française une condition de la délivrance du visa à un étudiant étranger lorsque la discipline va être enseignée en anglais », et pour faire bonne mesure, Bernard Raoult ajoute l'injonction suivante : « il faut créer au plus vite des cursus tout ou partie en langue anglaise dans toutes les formations… »
C'est donc l'organisme officiel de promotion de l'enseignement supérieur qui, sous couvert d'efficacité (augmenter le nombre des étudiants étrangers en France), fait injonction à l'université française d'enseigner en anglais dans « toutes les formations ».
Non, ce qui gêne l'entrée des étudiants étrangers en France ce n'est pas l'obtention difficile des visas pour des raisons de contrôle aux frontières ni des disponibilités pratiques d'accueil, ce qui gêne c'est le français, cet obstacle inuti1e, cette contrainte dépassée, alors faisons sauter ce verrou et passons à l'anglais.
À qui fera-t-on croire que les mêmes formations seront assurées en anglais et en français ; le coût, la pénurie de professeurs et même de locaux entraîneront, de fait avant d'être de droit, le partage (et je suis optimiste !) de la langue d'enseignement entre les disciplines.
Un cheval anglo-américain pour une alouette française sera sans doute le principe de mise en oeuvre des mesures d'Édufrance, à l'heure où dans tous les domaines on nous inculque l'idée que l'anglais est la langue de l'efficacité, de la compétence, de la modernité, de la rentabilité, de 1'économie, etc. (nous avons les moyens de vous faire penser !). Il est clair que l'anglais sera alors prioritaire et le français réservé à la Culture (avec un grand C s'il vous plaît) pour apaiser la crainte des naïfs et des fausses dupes.
Ce type d'enseignement conduit rapidement à la destruction programmée d'une langue, car l'enseignement supérieur en anglais entraînera l'apprentissage forcé de l'anglo-américain dès la maternelle pour que les néo-Français puissent être la voix de leur maître américain.
Une langue qui ne sait plus exprimer le monde moderne, l'intelligence, la science, 1'avant-garde, l'avenir en somme, est une langue qui disparaît.


Marc FAVRE D'ÉCHALLENS
Administrateur de Défense de la langue française [2]

[1] [Retour] Édufrance est une agence gouvernementale créée en novembre 1998 pour promouvoir l'enseignement supérieur français à l'étranger ;
site d'Édufrance : http://www.edufrance.fr

[2] Défense de la langue française est la plus importante des associations de défense et de promotion du français et est agréée par la loi du 4 août 1994,
8 rue Roquépine 75008 Paris. Tél. : 01.42.65.08.87.
Site D L F : http://langue-francaise.fr

Article du mercredi 8 novembre 2000 journal La croix
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