Défense de la langue française   
Valeurs Actuelles - 20 septembre 2002
Jusqu'à perdre la langue

Paul-Marie Coûteaux

     Il est regrettable que les médias n'accordent guère d'intérêt aux travaux du Parlement européen. On relèverait des faits intéressants, comme, par exemple, la surprise des députés, lorsque, se retrouvant à Strasbourg le 2 septembre, ils découvrirent un nouve1 hémicycle, dont le nombre de sièges avait été élargi en vue d'accueillir en 2003 des représentants des « futurs membres » venus de l'Est et du Sud. Cela sans attendre les référendums organisés dans lesdits pays au cours des prochains mois, ni le « référendum irlandais » d'octobre qui, s'il était une seconde fois négatif, annulerait le traité de Nice et avec lui tout le processus d'élargissement!
     Certaines anecdotes mériteraient aussi d'être contées, telle celle-ci, survenue lors d'une réunion de la commission des Affaires étrangères. Pour la comprendre, il faut savoir que le règlement de ce Parlement dispose, en son article 117, que « tous les documents doivent être rédigés dans les langues officielles »; cet article renvoi explicitement à l'article 138 §5, relatif à « la contestation de la validité d'un vote ». L'an dernier, il avait permis à l'auteur de ces lignes d'obtenir le report d'un vote sur un texte dont n'étaient disponibles que deux versions, anglaise et allemande.
     Lorsque la même situation se reproduisit récemment, la demande, pour fondée qu'elle demeurât en droit, ne parut plus recevable : on n'allait pas surseoir à tous les votes pour un député incapable, ce pauvre retardé, de parler anglais. Et le président de demander aux députés présents rien moins que de... suspendre l'application de l'article 117! Un vote à main levée lui ayant accordé cette étrange faveur, il resta aux partisans du règlement à sortir de la salle, ce qui revenait d'ailleurs à se priver de voter.
La question se pose depuis lors : est-il raisonnable d'obliger des élus, plus nombreux qu'on ne le croit ou qu'i1s n'osent l'avouer, à se prononcer sur un texte qu'ils ne comprennent qu'imparfaitement, ou pas du tout ? Ou faut-il désormais recruter les députés français au Parlement européen, non point sur l'élection au suffrage universel, formule trop vieillotte peut-être, mais sur un test d'anglais? L'hypothèse n'est plus théorique...
     Elle le sera encore moins bientôt : lors du sommet européen réuni en juin à Séville, les Quinze se sont séparés en demandant à la présidence danoise d'étudier la situation des langues, laque1le doit être tranchée à Copenhague en décembre. On devine comment : le recours à une langue dite « pivot » de et vers laquelle tout document sera traduit. Ce serait un pas décisif vers la langue unique que certains appellent de leurs vœux...
     Certes, une décision est à prendre : avec onze langues, soit 110 « couples de langues », les frais d'interprétation et de traduction sont énormes ; les « nouveaux membres » pourraient faire exploser le budget. La Commission de Bruxelles semble avoir tranché la question, demandant à nos futurs partenaires d' « utiliser uniquement la langue anglaise » dans toute correspondance - point 5 des « protocoles d'entente » du 27 février 2002... Mais le Conseil suivra-t-il cette voie ?

Sauver la diversité linguistique
     Certes, la France aurait dû lui soumettre la question depuis longtemps, lorsque le français jouissait encore d'une bonne place en Europe; mais il est peut-être encore temps pour proposer, en accord avec tel ou tel de nos partenaires, une solution plus respectueuse de la diversité linguistique de notre continent, et qu'ont adoptée d'ai1leurs la plupart des organisations internationales : le choix de deux langues de travail, comme à l'Onu, ou de trois (1'espagnol ?), ou de quatre (l'allemand ?).
     On aimerait que le gouvernement, et les Français, veuillent bien se mobiliser sur une telle question : si décidément l'Europe en venait à parler anglais, pourrait-on continuer à prétendre qu'elle protège la diversité culturelle et politique, et représente un contre-poids à l'américanisation du monde ? Gageons que, à l'heure où la même Europe met la France en demeure de ne pas appliquer sa législation linguistique, laquelle ne vise pourtant à rien d'autre qu'obliger les importateurs à traduire en français étiquettes d'emballage et notices d'emploi (ce qui est bien le moins!), la question linguistique ne va cesser de croître : elle n'intéresse pas seulement les défenseurs de la langue française et autres « souverainetés », dont le Larousse vient opportunément d'officialiser 1'appelation, mais aussi les nostalgiques d'une certaine idée de l'Europe...
Paul-Marie Coûteaux
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