Défense de la langue française   
QUELLE POLITIQUE POUR SAUVER LE FRANÇAIS
ET LES LANGUES DE L'EUROPE ?

décembre 2001
Par Philippe LALANNE-BERDOUTICQ


Les historiens des années 2050 se pencheront avec stupeur sur l'inconstance des Français. Avec quelle rapidité ont-ils pu de 1950 à l'an 2000 passer du chauvinisme au masochisme ?

En matière de langue, ils demeurèrent jusque vers le milieu du XXe siècle obsédés par les trois cents années où le français, en dépit des revers subis par notre pays au XIXe, restait le canal privilégié de toute une société européenne cultivée ainsi que des relations entre États - y compris quand ils s'alliaient contre la France, comme on le vit en 1815 au Congrès de Vienne, en 1882 par le Traité de la Triple Alliance, ou quand, à l'autre bout du monde, ils concluaient la paix, comme en 1905 entre la Russie et le Japon.

Était-ce une raison pour que les usagers du français affichassent une indifférence parfaitement injustifiée pour les langues vivantes qui fleurissaient alentour et pour qu'ils s'en tinssent à la boutade des gens bien nés: « Les étrangers n'ont qu'à parler français comme tout le monde » ? Comme tout le monde! Tant pis pour les parts de marché perdues de ce fait à l'exportation dans un monde où l'économie pesait d'un poids de plus en plus prépondérant...

Quand le ministre allemand des Affaires étrangères Heinrich von Brentano proposa en 1950 devant le Conseil de l'Europe nouveau-né, que le français fût adopté comme la langue des institutions européennes à créer, les délégués de la France, sur une simple objection d'un député flamand, laissèrent passer l'occasion unique d'institutionnaliser son rôle - trop sûrs que la chose irait de soi !

Le respectable diplomate d'outre-Rhin n'entendait pourtant pas se plier à l'arrogance d'un pays fraîchement émergé de l'abîme et décidément incorrigible.

Brentano gardait seulement en mémoire les incontestables mérites d'une langue de clarté et la commodité d'une référence commune qui avait fait ses preuves.

Point n'était besoin de remonter jusqu'aux deux siècles des Croisades où la lingua franca, au sens propre du terme, permettait aux hommes de s'entendre des limites de l'Écosse à celles de l'Arménie et aux rivages de la Mer Rouge... Mais l'objectif de rassembler dans les années l95O, sous l'égide d'une seule langue) une Europe des Six étrangement proche de celle de Charlemagne, pouvait être perçu comme une transition vers une dyarchie conforme à la nature des choses.

Charles le Chauve et Louis le Germanique, alliés, ne s'étaient-ils pas, en 842, sur les bords du Rhin, par les « serments de Strasbourg » adressés chacun dans la langue de l'autre à leurs armées respectives ? Onze siècles plus tard, le chantier européen à reconstruire pouvait démarrer avec une langue de référence, dans le respect de toutes les autres, et évoluer ensuite vers un partenariat des deux langues les plus parlées de l'Europe occidentale. Telle semble d'ailleurs avoir été l'arrière-pensée de nos partenaires allemands dans les années qui suivirent, puisque leur langue obtint pratiquement le statut de deuxième langue de travail.
Tout tenait à une claire vision des choses et à la nécessité de dépasser en des perspectives communes les blocages causés par la suffisance aussi bien que par l'esprit d'abandon. Or la suffisance conduisit à l'abandon.

LES DÉBUTS
L'Europe des six démarra sur le principe d'une sacro-sainte égalité entre toutes les langues nationales. Les 4 langues française, allemande, italienne et… néerlandaise formaient 12 couples de langues. On commença de recruter force interprètes et de traduire systématiquement les textes d'une bureaucratie en plein essor, de chacune en chacune des quatre langues. Pas d'en-tête de formulaire européen - comme ceux des déclarations d'exportation, obligatoires à l'époque dans toute entreprise vendant à l'étranger, qui ne fussent scrupuleusement quadrilingues.

Pourtant il restait convenu, non de jure, mais verbalement et par l'usage, que la première langue de travail effective serait le français, accompagné de l'allemand.

Leur rôle et la préservation de nos chances d'avenir durèrent vingt ans: les vingt années d'édification et de réussite de la CECA, puis du Marché Commun. En 1973 l'Angleterre, après une phase de réactions négatives et des essais infructueux de couler le jeune vaisseau européen, se résolut à rejoindre ce qu'elle ne pouvait empêcher. Elle adhéra à l'Europe, flanquée de l'Irlande, anglophone comme elle malgré le poids du gaélique, et du Danemark tourné de longue date vers les Anglo-Saxons. On passait de 6 membres à 9 et de 4 langues à 6 soit déjà 30 couples de langues (sans compter le gaélique).

La Communauté Européenne en formation résisterait-elle à pareil changement? Inquiet du sort de notre langue mais étrangement naïf, le Président Pompidou se borna à demander au Premier Ministre britannique, Edward Heath, de ne nommer à Bruxelles que des fonctionnaires connaissant le français. Promesse tenue... au début.

Mais il eût fallu tenir compte de deux écueils. D'abord celui du bon sens. Supposons qu'il se soit agi d'envoyer, disons : à Lagos, des fonctionnaires maîtrisant le yoruba. Est-ce pour cela qu'ils auraient, quelle que fût la souveraineté politique du moment, renoncé à angliciser le Nigéria ? De fait, c'est à peine si l'Europe continentale était alors prisée plus haut que l'Afrique dans la presse et dans l'imaginaire du Britannique moyen...

Le second obstacle est plus général. Depuis la deuxième guerre mondiale, l'Angleterre, tombée au rang de 51e État de son ancienne colonie américaine, borne ses ambitions à s'aligner en tout point sur Washington et à justifier les « liens spéciaux » dont elle se targue avec son protecteur en jouant fidèlement le rôle de cheval de Troie des États-Unis sur les théâtres les plus divers. - Avant tout sur le théâtre européen et en premier lieu dans le domaine linguistique.

Le terrain avait été Préparé dès 1945 dans les régions-clés de l'économie allemande, la « bi-zone » anglo-américaine, colonne vertébrale de la nouvelle Allemagne, où les occupants imposèrent d'emblée l'anglais dans les écoles.

Résultat : en 1973 l'anglais obtint immédiatement et sans discussion la deuxième place comme langue de travail de la Communauté Européenne. Dyarchie ? Mais combien évolutive ! Car la deuxième devint rapidement première grâce à quatre atouts dont les Britanniques surent magistralement jouer.

  1. Il s'agit d'abord d'augmenter le nombre des membres en isolant les francophones et en marginalisant les germanophones dont les fonctionnaires, à l'envi,optèrent pour l'anglais. Le décrochage allemand dans les années 70 prefigure ce qui sera le décrochage des responsables francophones a partir des années 90. De neuf membres, l'Europe passa d'abord a douze, puis aujourd'hui à 15 avec 11 langues nationales, soit 110 couples de langues. L'obligation à laquelle s'accroche plus que jamais chaque nouveau venu, de traduire tous les textes dans toutes les langues, entraîne à ce niveau des frais de traduction et interprétation absorbant un tiers du budget de fonctionnement.

    A l'horizon 2004 ou 2005 se profile l'Europe de 27 membres qui comptera 21 langues nationales, c'est-à-dire 420 couples de langues.

    LA DÉRIVE
    L'impasse est voulue. Un pareil quadruplement des frais déjà énormes de traduction-interprétation n'est évoqué que comme repoussoir afin d'assurer, sous prétexte d'économies budgétaires et de « réalisme », le recours à une seule langue : l'anglais, qui est d'abord l'américain. Un pas substantiel dans cette direction a été franchi à propos des brevets européens jusqu'ici disponibles intégralement en français, allemand et anglais. Si le « protocole de Londres » que les Français ont eu la faiblesse de signer en 2001 n'est pas annulé par le Conseil Constitutionnel, les traductions, toujours sous prétexte d' « économies », ne porteront plus que sur des résumés de brevets, insuffisants pour permettre leur exploitation. Les textes intégraux en langue anglaise devenant ainsi opposables devant les tribunaux français, nous aboutirions à institutionnaliser sur notre propre sol une hégémonie scientifique et technique de l'anglo-américain. Prélude à une hégémonie culturelle, administrative et finalement globale.

  2. Corrélativement il s'agit d'infléchir la construction de l'Europe dans le sens d'une zone de libre-échange avec prééminence de l'économique sur le politique et sur le social. La Grande-Bretagne n'a jamais caché que tel était son but. L'extension géographique rapide d'une Europe oscillant sans choisir entre fédération, confédération et simple coexistence ou entente révocable à l'anglaise, ne permet d'avancer que dans le règlementarisme ou à coup d'appels d'offre rédigés de plus en plus souvent en anglais seul. La paralysie politique de l'Europe doit aller de pair avec son impasse linguistique et avec le recul du français.
  3. D'où le lancement dans chaque pays d'une offensive générale en faveur de la langue anglo-américaine, appuyée sur de considérables moyens financiers. Des années 80 date la grande défection des soeurs latines jusqu'ici fidèles au français comme première langue étrangère: Espagne où le métro de Madrid se mit à regorger de publicités pour l'anglais et où des centaines de professeurs de français se trouvèrent réduits au chômage - Italie qui alla jusqu'à abolir l'obligation d'apprendre le français dans la formation de ses diplomates, Portugal enfin, le plus longtemps francophile.

    Il s'agit de convaincre les dirigeants et la population de chaque nation candidate que l'adhésion à l'Europe étant d'abord une affaire économique, le rendement maximum s'obtiendra par l'alignement de l'industrie et du commerce du nouveau membre sur la langue du dollar - et de son chevalier-servant britannique.

  4. Le quatrième atout des Anglo-Saxons constitue l'élément le plus grave pour le présent et l'avenir de la francophonie : la passivité des Français eux-mêmes, succédant à celle des Allemands. Simple inertie d'abord quand montait d'année en année la proportion des textes européens émis en anglais première langue, puis non traduits. Dans un deuxième temps la passivité se mua en complicité active et en complaisance dans l'abandon de notre propre langue.

    Les « décideurs » économiques et médiatiques commencèrent à se présenter comme supermen en tant qu'usagers d'une superlangue.

    Ils furent suivis par la masse des boutiquiers que séduit la mode du jour, quelle qu'elle soit.

    En fait la paresse intellectuelle était restée la même qu'au temps du « français comme tout le monde ». Simplement la langue unique avait changé. Ce serait l'anglais pour tous (avec à la clef un accent généralement exécrable). Foin du pluralisme... sinon, pour brouiller les cartes, par le biais d'une subite sollicitude envers les « langues régionales en minoritaires » [1]
    afin de rétrécir le domaine des langues nationales, piliers de la diversité culturelle de l'Europe. Celles-ci devront être coincées entre des parlers folkloriques artificiellement dopés d'une part, et le poids de la surlangue anglo-américaine d'autre part.
TRISTE EUROPE

Depuis le tournant 1973 et à vitesse accélérée depuis un lustre avec la suppression du ministère de la Francophonie, apparaît au grand jour l'érosion psychologique qui minait la conscience identitaire de la France - et à un niveau plus large, de l'Europe depuis le milieu du xxe.

Le sens du service, celui d'apporter des éléments qui enrichissent notre civilisation, avait fait place peu à peu chez les français au sentiment injustifié de droit à un privilège, à une sorte de magistère intellectuel , lors même que certains de ceux qui se prenaient pour les ténors de l'intelligentsia stérilisaient plutôt qu'ils n'augmentaient notre terreau culturel. Quand le vernis superficiel et fragile de notre arrogance vint à craquer, il mit à nu les grands ébranlements laissés par la deuxième guerre mondiale, la perte d'un Empire et le nihilisme de la dérisoire « révolution » de mai 68.

Les racines culturelles de notre identité étaient délibérément « contestées ». Alors, à la suffisance de naguère succéda, faute de repères auxquels se référer, non seulement la désaffection, mais le rejet de ce que l'on regardait comme « dépassé ».

L'heure était à la toute-puissance américaine. On inventa - trouvaille unique dans l'histoire des langues - des termes comme ringard et franchouillard pour tourner la nôtre en dérision. A celle des maîtres de l'heure, outre Atlantique, de prendre la relève.

Au terme d'une ère d'inertie et d'autoflagellation sans exemple dans son histoire, notre pays offre un effrayant tableau de reniement de sa propre culture. En plein Paris, première ville de congrès au monde, la tenue de colloques en anglais seul fit d'abord scandale dans les années 70, suivie à partir des années 80-90, de l'adoption de l'anglais comme langue interne de plusieurs des principales entreprises françaises. L'une et l'autre ne sont pas loin de constituer maintenant la règle - comme est de règle dans la plupart des grandes écoles le stage aux États-Unis, voire l'enseignement d'un nombre croissant de matières directement en anglo-américain.

A partir de 1989, l'effondrement des régimes communistes qui avaient imposé le russe pendant près de 50 ans comme première langue étrangère dans toute l'Europe de l'Est rendit-il leur chance aux langues qui y prédominaient avant 1945 : le français, langue de culture, et l'allemand, langue des rapports économiques?
A de rares exceptions près, les Français et les Allemands, jouant en rivaux et non en partenaires, laissèrent passer l'occasion de se réintroduire dans presque tous ces pays, dès lors acquis à l'américain.

Dans toute l'Europe, les agences d'information, la diffusion de la science et des techniques qui modèlent la transformation du monde, la musique qui martèle les cerveaux, les expressions de la mode qui oriente les goûts, la publicité qui conditionne les esprits se trouvent en écrasante majorité entre des mains acquises à l'hégémonie anglo-saxonne. Jusqu'à l'Eurocorps initialement franco-allemand qui, sous l'emprise de l'Otan a cru devoir en 2001 opter pour l'anglais lors même qu'aucun Britannique n'y participait.

Sur les autres continents les transports maritimes et aériens sont dans le même cas, tout comme le jeu diplomatique mondial centré sur l'unique hyperpuissance américaine. Il est d'ailleurs à noter que chaque grande crise internationale, y compris lorsqu'elle frappe initialement de plein fouet les Etats-Unis, grâce à la réaction dynamique de ceux-ci aboutit a renforcer l'empire de leur langue.

CHANGEMENT DE LANGUE?
Dès lors il faut garder les yeux ouverts « sur le futur sans avenir » qui attend non seulement la langue et la culture des francophones mais toutes les langues de l'Europe si leur chute se poursuit sans sursaut de leur part.

Car un changement de langue est amorcé. Aux langues nationales se substitue, par une invasion qui n'est qu'à peine endiguée et dispose partout de relais complaisants, un sabir truffé d'expressions d'outre-Atlantique. Allons-nous vers une réédition à l'envers de la grande mutation anglaise d'après Guillaume le Conquérant ?

L'implantation massive en Angleterre, a partir de 1066, du franco-normand, langue des dominateurs, fut accompagnée de la contraction et du décapage du saxon aborigène relégué dans le vocabulaire concret quotidien. Connaîtrons-nous demain un phénomène comparable sous la forme de l'adhésion de toutes les « élites » scientifiques, médiatiques et sociales à l'américain, sur-langue de l'heure - cependant que les attardés de la sous-technologie baragouineraient à leur gré dans les idiomes locaux?

Les sous-langages d'Europe, français, allemand et autres, comme les idiomes d'ailleurs, se laisseront-ils de plus en plus complaisamment pénétrer en leur propre substance par la sur-langue conquérante, ses zélateurs poursuivant tenacement l'objectif hégémonique d'une seule langue mondiale ? - Et par conséquent, n'en déplaise aux inconscients, d'un seul mode de pensée, car la logique, l'inventivité, la saveur et la musique d'une langue impriment autant qu'elles expriment le tréfonds de notre identité.

Un pas décisif vers ce but serait franchi si l'anglo-américain, langue du premier bloc économique mondial, recevait la couronne de langue de l'Europe, deuxième ensemble économique du monde, fasciné à l'instar du premier par la domination de la finance.

Poussons le tableau jusqu'au plus noir. Au sein de la sur langue arrivée à ses fins, le souvenir des apports français n'apparaîtrait plus que par écrit, dans les termes abstraits qui composent une partie du vocabulaire anglo-américain vestiges méconnaissables à l'oreille, dérisoire consolation de peuples soumis, comme les vestiges de grec incrustés à la Renaissance dans les langues de l'Occident grâce aux héritiers byzantins ayant échappé à la marée turque.

Ce cauchemar nous conduirait-il du moins, fût-ce au prix d'un laminage linguistique, de l'épouvantable sacrifice de notre diversité culturelle, sur les rivages utopiques d'un unique canal de communication universelle ? Même pas. Car l'extrême fluidité, la mobilité protéiforme de l'américain dont le devenir est la raison d'être et qui répugne à toute discipline, à toute fixité, tend déjà à le distinguer de l'anglais d'Angleterre. Un troisième rameau commence à diverger en Australie. Des créations diverses de néologismes et surtout des sens différents donnés aux mêmes mots renforceront un processus de « babélisation ». Pour avoir consenti des pertes irréparables dans le rêve d'une impossible uniformisation, l'homme américanisé d'après-demain ne retrouverait guère mieux que l'émiettement d'une nouvelle préhistoire.

POUR UN AUTRE AVENIR
L'aboutissement du programme repoussoir qui vient d'être évoqué suppose que rien ne contrecarre le développement de la courbe actuelle.

Or en matière de société, aucune courbe ne garde indéfiniment le même sens. Nulle tentative d'hégémonie universelle n'atteint son but ultime. L'atteindrait-elle un jour que, sinon les générations soumises, du moins leurs descendants assoiffés de racines spirituelles retrouveraient leur identité.

Si pesante que soit aujourd'hui l'imprégnation des esprits par l'anglo-américain, atteint-elle, chez la fraction de population qu'elle touche, le point que connut par libre choix l'Europe du XVIIIe siècle quand Lessing déplorait que ses concitoyens ne parlassent allemand « qu'à leurs chevaux », quand l'Académie de Berlin proclamait le français langue universelle et quand la société russe de Catherine II et de ses successeurs n'utilisait dans les salons que la langue de Diderot? - Du moins jusqu'au choc en retour de l'invasion napoléonienne.

Le français du XIXe siècle, revenu à des ambitions plus raisonnables mais gardant un rôle éminent, n'empêcha pas, au contraire, la maturation de multiples langues européennes. C'est d'ailleurs ce qui le différencie de l'anglo-américain d'aujourd'hui, facteur, quant à lui, d'étouffement délibéré. Ces langues nationales mûries au XIXe, ce sont elles qu'il convient aujourd'hui à tout prix de sauver et de revivifier.

Si le tournant du XXe au XXIe siècle apparaît comme l'époque du décrochage de toutes les langues (sauf peut-être du chinois) devant l'anglo-américain, si l'horizon 2050 risque de nous rapprocher dangereusement de l'utopie du langage unique ou d'un dialogue américano-chinois balayant les langues de l'Europe, la deuxième moitié de ce siècle, au plus tard, doit voir la résurrection des langues de l'Europe. Non de toutes, sans doute, mais des plus significatives.

Comment en venir là ? En prenant le contrepied des mesures délibérées comme des dérives invisibles qui sont fatales à nos langues. Et en gardant comme support de renaissance la grande idée force de notre temps, celle de demain comme celle d'hier, la construction de l'Europe. Mais d'une Europe à reprendre.

Sur le plan des institutions, deux séries de mesures sont nécessaires.

1) AU NIVEAU DE LA GRANDE EUROPE Dans la période intérimaire qui sépare l'Europe d'aujourd'hui (celle des 15 membres et des 110 couples de langues) de l'Europe de demain (celle de 27 membres et de 420 couples de langues), il faut parer au plus pressé. L'Europe de demain sera ingérable si elle se cramponne à l'obligation de traduire chaque texte en chaque langue. Elle sera américaine et sonnera le glas des langues de l'Europe si elle capitule devant les manœuvres anglaises en adoptant la recette miracle de la langue unique qui est pour l'essentiel une langue américaine.

Le tête-à-tête franco-anglais de deux langues de travail n'a rien valu. Le trio franco-anglo-allemand reste d'un pluralisme insuffisant. Le bon sens commande d'équilibrer et d'élargir un directoire de langues pivots à l'espagnol, riche de 300 millions de locuteurs en pleine expansion. Ceux d'outre-Atlantique sont les seuls au Sud des États-Unis (avec les Canadiens francophones au Nord) à arrêter, voire à repousser les limites de l'anglo-américain.

Au lieu d'une charge absurde de 420 combinaisons linguistiques aboutissant à 21 versions obligatoires par texte dans l'Europe de demain, c'est en français, espagnol, allemand, anglais, deux langues latines et deux langues germaniques, que devra être disponible l'intégralité des textes européens.

Mais il ne s'ensuit pas que les autres langues soient négligées. Au lieu d'une Europe que la dérive en cours condamne à la cacophonie, puis au silence de ses langues et à leur naufrage d'où émergerait le seul anqlo-américain, cette réforme devra permettre au contraire de prévoir une cinquième version, spécifique par sujet.

Il va de soi, par exemple, qu'en plus des quatre versions fondamentales, tout texte concernant l'art et la culture en général devra être traduit en italien, le droit maritime ou le tourisme en portugais, demain les questions agricoles en polonais...etc. En revanche rien ne justifie les frais d'une version finnoise quand il s'agit des qualifications de l'huile d'olive ou demain d'une version hongroise sur l'épineux sujet des filets de pêche en haute mer...

Au prix de cinq versions au total au lieu de onze aujourd'hui et de 21 demain par texte écrit ou par compte-rendu d'interventions orales (lesquelles pourront toujours être données à l'origine en toute langue nationale européenne) - cinq au total, la cinquième correspondant aux affinités de tel ou tel membre - à ce prix sera réduite l'hémorragie financière avancée comme argument par les partisans de l'américanisation globale. Et ainsi sera préservée dans l'essentiel l'expression de la diversité culturelle européenne.
Reste à structurer son action.

2) ÉMERGENCE D'UN NOYAU DYNAMIQUE
La grande Europe, préservée des écueils jumeaux du silence et de la confusion, gardera ses chances d'évoluer, culturellement aussi bien que politiquement. Mais ses chances ne seront valorisées que par l'existence en son sein d'un noyau dynamique. Celui-ci ne pourrait être que son noyau fondateur à deux têtes.

Le 23 novembre 2001 à Nantes, la réunion des dirigeants français et allemands, dépassant une ère de chicanes nuisibles à tous, a enfin osé prôner au sein de la vaste Europe l'émergence d'une union d'États plus étroite limitée au tout petit nombre de ceux qui ressentent la nécessité d'un moteur et qui seront prêts à en dessiner les contours par une charte constitutionnelle.

Il appartiendra aux hommes d'État et à leurs conseillers de déterminer les doses et les limites de souveraineté propre et de co-souveraineté des deux nations fondatrices. L'expérience montre que l'on parvient plus aisément à s'accorder à deux qu'à vingt-sept, a fortiori quand l'un des vingt-cinq autres a fondé sa tradition diplomatique sur le principe de « Diviser pour régner ».

POUR UN DOUBLE MOTEUR
Après trois quarts de siècle d'affrontements et plus d'un demi-siècle de réconciliation et d'amitié constructive, les deux piliers fondamentaux de l'Europe, France et Allemagne, sont seuls en mesure de communiquer la force d'entraînement nécessaire à notre continent. Une « Europe à deux vitesses » ? Oui. Surtout quand la vitesse du plus grand nombre équivaut demain à un sur-place politique et à un effacement culturel.

Historiquement, l'accord des Français et des Allemands correspondit chaque fois à un essor de la civilisation européenne, leur conflit à un recul de l'Europe.

Culturellement,le pays de l'être et celui du devenir, le pays des trois mers ouvertes au large et celui qui est au coeur du continent, le pays de la raison et celui de l'émotion, le pays de l'architecture et celui de la musique, constituent les éléments complémentaires d'un ensemble où se parlent les deux langues de beaucoup les plus usitées de toute l'Europe (Russie mise à part). Et ces langues aussi se complètent, l'une brillant par sa clarté, l'autre par sa précision.

Un pareil bloc non anglophone et bien articulé, aura seul le poids spécifique propre à contrebalancer la prépondérance américaine en offrant aux Européens une option autre que l'anglophonie pure et simple.

À cet effet il est indispensable que la solidarité franco-allemande se concrétise par l'enseignement général du français comme première langue étrangère en Allemagne, de l'allemand comme première langue étrangère en France. Ce souhait a été publiquement exprimé par la plus haute personnalité d'Allemagne, le Président Johannes Rau à l'aube de ce siècle. Quelle que soit la dérive parcourue en sens contraire à cet objectif, il est aisé demain d'y remettre le cap à une époque où l'enseignement des langues n'a jamais été autant facilité grâce à l'informatique.

Certes l'anglais, indépendamment du matraquage médiatique, joue sur l'attrait du moindre effort... du moins à ses débuts. La moitié de son vocabulaire d'origine franco-normande représente un avantage pour les Français, la moitié d'origine germanique un avantage pour les écoliers allemands. Mais en sens contraire, on remarquera qu'une initiation prioritaire à la langue-mère de l'autre moitié facilite puissamment l'acquisition ultérieure de l'anglais si besoin est.

C'est sur deux registres que jouent le français et l'allemand, l'un par rapport à l'autre: économique[2]puisque la France et l'Allemagne sont dans les deux sens premier client et premier fournisseur réciproque - culturel puisque la désaffection croissante (si regrettable soit-elle)poue les langues anciennes suscite le besoin d'accéder à d'autres racines plus proches et d'autres structures de langage, formatrices par leur différence, mais présentant de moindres difficultés que celles du latin ou du grec d'hier et des langues slaves d'aujourd'hui.

Doit-on craindre que la complémentarité économique et la complémentarité culturelle évidentes des deux têtes de l'Europe soient ternies par une rivalité psychologique ? La perspective d'une union franco-allemande plus étroite au sein d'une union européenne trop lâche ne manquera pas de susciter la méfiance de certains. Les uns brandiront ici l'épouvantail de la « Grande Allemagne » dont la superficie n'excède pourtant pas les deux tiers du territoire français métropolitain; D'autres voix s'élèveront outre-Rhin pour jouer l'agacement ou manier l'ironie à propos de la « grande nation » française.

On n'empêchera pas tels ou tels esprits de se trouver régulièrement en retard d'une idée ou d'un siècle. Il faut rappeler tout net qu'aucun pays d'une Europe incapable de remplacer ses générations n'est en mesure d'exercer une domination sur ses voisins, pas plus l'Allemagne avec ses 1,3 enfants par femme que la France avec ses 1,8 enfants alors que le simple renouvellement des générations en exige 2,1.

Combattre l'arrogance ou la peur de l'arrogance ne doit pas conduire au fléau inverse, celui du masochisme, de ce reniement de soi-même qui, d'un bout à l'autre de l'Europe et d'abord en France et en Allemagne, fait le lit de l'hégémonisme américain.

Paradoxe de notre temps si l'on se reporte un siècle en arrière: aujourd'hui, en ce début de millénaire, il appartient sans doute à la France et à l'Allemagne de se conforter mutuellement, de réapprendre l'une avec l'autre une certaine fierté d'être, appuyée sur d'incontestables prestations. Les pages de l'Histoire ne manquent pas où les deux nations, chacune dans son registre, apportèrent le meilleur d'elle-même à la civilisation européenne.

Aucun peuple ne peut vivre dans l'auto-dénigrement. Cette maladie est en passe de tuer nos langues comme nos esprits. L'étendue des dégâts conduit à se poser une dernière question cruciale:
AURONS-NOUS LA FORCE ?
Au stade où le français et, plus encore, l'allemand se trouvent déjà envahis par le vocabulaire, les tournures et ce que l'on est tenté d'appeler une non-culture venue d'Amérique, est-il encore temps pour un ensemble franco-allemand - et cet ensemble en aura-t-il la force - d'équilibrer l'esprit d'hégémonie linguistique anglo-américaine ? Deux malades peuvent-ils faire contre-poids à un bien-portant apparemment en plein essor ?

Oui, sans hésitation, si les malades d'aujourd'hui retrouvent en eux l'énergie et la vitalité. Non, évidemment, si la perte de puissance s'accompagne de découragement.
L'antidote contre la résignation nous est souvent fourni par les éléments extra-européens de la Francophonie qui, présente sur les cinq continents, loin de concurrencer la construction européenne, en est complémentaire. La résistance des Québécois, les plus exposés à la submersion, le sens de la continuité culturelle des îles ou des terres lointaines, le libre choix d'un tiers des pays d'Afrique en faveur du français, contrastent avec les carences actuelles du berceau de la Francophonie.

Celle-ci se confortera de sa cinquantaine de nations adhérentes d'aujourd'hui et de demain, même si certaines, dépourvues de population francophone de naissance, mais comportant des francisants convaincus, n'en ont pas moins un siège d'observateur ou sympathisant. L'Allemagne compte plus de francisants que la Moldavie, aujourd'hui adhérente !
Le bénéfice d'une adhésion de la République Fédérale Allemande comme membre sympathisant à part entière de l'organisation Francophone porterait un double effet : renforcement de celle-ci par le noyau dynamique de l'Europe - et ouverture accrue sur le monde, des partenaires de ce noyau.

Une saine articulation des deux organisations sera par excellence propre à transformer le dépérissement de nos atouts linguistiques en une renaissance vigoureuse.

En France comme ailleurs, le facteur moral domine tout. Pour que l'opinion publique prenne enfin conscience du proche danger de nivellement culturel et de mort de nos langues, des associations se développent. Elles multiplient et devront coordonner leurs efforts. Citons au premier rang Défense de la Langue Française [3] en France, Verein Deutsche Sprache[4] en Allemagne.
Les actions visant l'opinion publique devront obligatoirement se transposer sur le plan politique : par des mesures législatives de protection de la langue (telles qu'en France un durcissement de la Loi Toubon mal appliquée et un renforcement des commissions de terminologie);

sur le plan médiatique : en multipliant les sites Internet dans les principales langues du continent européen;

sur le plan littéraire : sinon par la quantité (puisqu'en 1999 la France produisit moins de 50 000 livres quand l'Allemagne en sortait 80 000 et l'Italie 52 000) du moins par une excellence à réinventer;

sur le plan de la science et de l'enseignement, à propos desquels Alexis Lacroix posait opportunément la question : « Saurons-nous inventer une raison moins abstraite ? »(Figaro du 15 mai)

Car l'Europe ne peut se redresser qu'en poussant son exploration de l'avenir scientifique dans ses langues propres, aussi loin que possible en avant de notre temps - comme elle doit remonter dans ses racines spirituelles bien loin au-delà du fameux siècle des Lumières.

C'est à ce prix et dans l'amour retrouvé de ses langues qu'une Europe de nations vivantes et non de tribus crispées, évitera le repli sur des identités communautaires fermées.

Elle se doit de présenter au monde le visage d'un continent voué à la personne, le visage d'une identité multiple et ouverte, d'un « supplément d'âme » aussi nécessaire que le développement de la science et la production des biens.


Philippe LALANNE-BERDOUTICQ
Ancien Conseiller du Commerce Extérieur de la France
Administrateur de Défense de la Langue Française
Auteur de POURQUOI PARLER FRANÇAIS (Ed.Fleurus 1993)
Co-auteur d'ARGUMENTAIRE POUR LA FRANCOPHONIE préfacé par B.BOUTROS-GHALI
(D.L.F. 2000)
[1][Retour] Il s'agit de parlers presque tous en déclin, dépourvus d'unité propre, mais chez quelques-uns desquels (basque et breton) la richesse de la poésie et du chant et l'ancienneté des origines justifient un enseignement annexe sur une base de volontariat.
[2][Retour] La connaissance directe de la langue du partenaire aide aux relations d'affaires et de personnes notoirement plus que le recours à une tierce langue.
[3][Retour] 8, Rue Roquépine 75008 Paris.
[4][Retour] D 44041 Dortmund Postfach l0.41.8.
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