Défense de la langue française   

DLF, no208
Dictionnaires pour connaisseurs

PETIT DICTIONNAIRE DES MOTS RARES, de Thierry Prellier
Le Cherche Midi, « Livre de Poche », 2000, 380 p., 6,95 €
Pour ceux qui n’ont pas la patience de lire l’austère Dictionnaire des mots rares et précieux (Seghers, 1965, réédité en 10/18, « Domaine français », 1996), issu de la compilation de tous les lexiques, voici une liste de mots rares par leur forme (des techniques chrisme, occipital et phagocyter aux mots d’auteur exulcérer, mercuriel, tintinnabulance) ou par leur sens (chiner au sens de « taquiner » ; pistolet, « bossoir courbe » ; planer au sens d’ « aplanir »), toujours assortis d’un exemple d’emploi avec précision de l’œuvre d’où est extrait le passage. Les attestations renvoient aux écrivains devenus classiques : Huysmans, Maupassant, Jules Verne... comme à une littérature plus récente : Jacques Fleurent, Richard Jorif, Michel Tournier... Comment fut conçu le livre ? Au hasard des lectures de son auteur, amoureux des mots exquis, aujourd’hui atteint de néologite aiguë, comme nous l’avoue un avant-propos lyrique où certains se reconnaîtront : « Et maintenant je suis prisonnier, pour toujours, de cette infernale manie de souligner, dans mes lectures, les mots que je ne connais pas, ou que je crois peu ou mal connus, prisonnier de ma passion de potasser mes dictionnaires, de relever les citations, et cela n’aura ni fin ni cesse. » Un lexique qui se lit plutôt qu’il ne se consulte, et qui vous distraira entre mots rares et vrais néologismes.

DIFFICULTÉS ET SUBTILITÉS DE LA LANGUE FRANÇAISE, d’André Cherpillod
Courgenard (Sarthe), Éditions de la Blanchetière, 2002, 174 p., 15 €
Dictionnaire à l’érudition proprement stupéfiante, tant elle est étendue (vous voyagerez du chinois au grec ancien en passant par le hindi) et sûre. En puriste, nous avons pris note des contre-exemples dans l’usage de second (« passer de troisième – classe ou vitesse – en seconde ») mais nous rechignons devant la graphie ukaze, injustement préférée à oukase. Rien à redire au reste, c’est-à-dire à l’essentiel. Mises au point grammaticales (remarquons les articles « mots composés », « participe passé »), encarts sur les mots français d’origine étrangère sont autant d’intermèdes pour qui lira cet ouvrage. Merci au polygraphe adhérent de DLF d’avoir noté pour nous ce qu’il savait déjà : pourquoi écrire Groenland et Lituanie, comment prononcer Liszt et Shanghai, comment conjuguer choir et gésir, pourquoi hésiter entre carry et curry ou entre yaourt, yoghourt et yogourt... Cela nous évitera de prendre le cherry (liqueur à la cerise) pour du sherry (xérès) et le norrois (vieux norvégien) pour le norois (qui souffle) ! Toutes les lettres de l’alphabet se voient gratifier d’un examen approfondi de leur graphie et de leur prononciation (e, e muet, e muet intercalaire, e sans accent prononcé [e], ë...). Ce livre auto-édité, vendu au plus juste prix, se lit et se consulte avec plaisir, pour mieux lire et mieux parler.

Francophonie : langue et littérature

LE BELGE DANS TOUS SES ÉTATS. Dictionnaire de belgicismes, grammaire et prononciation, de Georges Lebouc
Bonneton, 1998, 160 p., 9 €
Même si le titre peut fallacieusement laisser penser que le français parlé – et écrit – en Belgique a acquis le statut d’une langue à part entière, le vade-mecum de cet universitaire belge constitue pour tout honnête homme attaché à la langue française un livre indispensable, tant il est complet. L’accent « belch », souvent caricaturé, peut provoquer « centéyune » difficultés de compréhension : « est-ce possîbel ? » me demandez-vous ; « terrîp ! », vous dis-je. Ajoutez à cela une syntaxe légèrement décalée : l’expression de l’heure (entre l’heure de midi = à l’heure du déjeuner, sept heures quart = 7 h 15, la demie de huit heures = 8 h 30, le quart de midi = 11 h 45...), les réponses (non peut-être ! ne signifiant ni « non » ni « peut-être », mais « bien sûr »), les idiotismes (être chocolat bleu pâle, tenir les cinq minutes avec quelqu’un). Une originalité enfin : le recensement des faux amis certes (bonbons, camisole, pistolets), mais aussi des mots que les Belges croient leurs, alors qu’ils appartiennent bel et bien au français de France (bintje, compendieusement, manique, rebiquer, toqué), et des mots que les Français attribuent aux Belges à tort : Belgeois, belgeoisant... À conseiller aussi bien au touriste qui rendra visite à nos voisins francophones qu’à ceux que le livre, aperçu géolinguistique à lui seul, dispensera précisément du voyage.

ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE FRANCOPHONE D'ÉGYPTE. Vingt-huit poètes d’Égypte, de Jean-Jacques Luthi, préface de Jacques Chevrier
L’Harmattan, 2002, 272 p., 23 €
Pour que les Français n’en restent pas à Georges Cattaui, Andrée Chedid, Edmond Jabès, Joyce Mansour ou Ahmed Rassim, le choix de l’orientaliste Jean-Jacques Luthi (déjà auteur d’une Littérature d’expression française en Égypte, chez le même éditeur, en l’an 2000) s’est porté sur une trentaine de poètes. Choix heureux et généreux, qui, après vingt précieuses pages d’introduction qui mettent le lecteur dans le bain d’une littérature influencée par les romantiques (Hugo), les symbolistes (Mallarmé), puis par les surréalistes (Breton), consacre une pleine page à la biographie de chaque écrivain, n’offre pas moins de cinq pages à leurs textes – poèmes en prose, sonnets d’alexandrins ou vers libres – et, enfin, indique au lecteur leur bibliographie. Les meilleurs des « Égyptiens » francophones (en y incluant les Français installés là-bas) surent se faire poètes des bords du Nil, sans exotisme mais en adoptant des attitudes variées : humanistes mélancoliques « alexandrins », pieux « autochtones » patriotes, « étrangers » en quête d’identité, « seuls ceux qui ont eu l’audace de repenser la poésie, d’appliquer une prosodie étrangère à des réalités orientales, arabes, égyptiennes, seuls ceux-là ont fait œuvre de novateurs et leur poésie rend un son très particulier qui ne laisse jamais indifférent ». Montrons-le en offrant un poème – « L’Orient », d’Henri El-Kayem (1912-2000) – au lecteur de DLF, futur lecteur de cette anthologie :
                  C’est la nuit que l’on habille de rose
                 C’est l’arbre qui se tient penché sur les morts
                 C’est la voix de l’été au sommet des arbres chauds
                 C’est le temps qui ne connaît pas de distances.
                 On part accompagné d’animaux et de fêtes
                 La prière descend des arcanes du soir
                 Des femmes passent pour oublier nos vies.


École : trois pièces à verser au débat

L’ÉCOLE DES ILLUSIONNISTES, d’Élisabeth Nuyts (2e édition)
Élisabeth Nuyts (32, rue des Rêves, 34000 Montpellier), 2002, 352 p., 20 €
Chercheur en pédagogie, l’auteur nous livre ici une vulgarisation scientifique des processus en jeu dans l’apprentissage de la langue et un vif pamphlet contre la nouvelle pédagogie du « cerveau droit ». Sa force est de proposer une théorie cohérente du développement des capacités visuelles, auditives et kinesthésiques chez l’enfant ; sa faiblesse, de reprendre le mythe du complot : les organismes de formation pédagogique qui défendent la lecture globale et rapide ne sont pas délégués par on ne sait quel pouvoir à l’abrutissement des nouvelles générations. Leur si piètre grammaire n’a pas de si hautes visées. L’auteur détaille en effet le sort réservé au verbe, noyau de la phrase, dans les explications tantôt formalistes, tantôt fonctionnelles et tantôt génératives des manuels scolaires. Faut-il oublier le verbe comme expression d’un état ou d’une action pour l’identifier comme mot de forme très variable, sans relation au temps ni au sujet ? Faut-il taire le bon vieux C.O.D. de la phrase sujet-verbe-complément pour en faire le « groupe nominal » du « groupe verbal » de la phrase Groupe nominal sujet-Groupe verbal sans ajouter du sens à cette évolution ? La recherche grammaticale a, de fait, adopté ce vocabulaire, mais à un certain niveau de raisonnement, pas forcément utile ni accessible au primaire, et à condition d’assortir ces considérations de la distinction, ô combien sémantique, sujet / prédicat (i. e. ce que l’on sait déjà au début de la phrase, ce que l’on apprend au cours de la phrase). Le lecteur appréciera la description tragi-comique des errements de l’enseignement primaire, dont le rôle est de répondre au désir de lire, d’apprendre, de comprendre. Répondre à cette quête du sens (et la susciter) sera la meilleure façon d’endiguer dyslexie et illettrisme.

VIOLENCE, ILLÉTRISME : LA FAUTE À L'ÉCOLE, de Joseph Vaillé
Les Éditions de Paris, 2001, 160 p., 14 €
Ce violent réquisitoire, convaincu et souvent convaincant, s’appuie sur le précédent ouvrage pour déplorer d’un même souffle les méthodes pédagogiques pratiquées dès la maternelle et leur incitation indirecte à la violence ; car l’enfant, rendu par lesdites méthodes « incapable de comprendre et d’exprimer ses émotions, perd la maîtrise de soi ». S’appuyant sur un solide bon sens et sa longue expérience de formateur, et même s’il se veut plein d’espoir et confiant dans la possibilité de corriger les errements passés et présents de la méthode globale d’apprentissage de la lecture, l’auteur nous montre les ravages psychologiques du formalisme grammatical (ah ! les temps verbaux réduits à trois, les pronoms personnels séparés de ce qu’ils désignent dans leur contexte, le sacro-saint « schéma actanciel ») auquel sont soumis les écoliers, raconte de tristes anecdotes, entre dans des considérations philosophiques qui nous emportent au fil de ce petit volume. L’ennemi, c’est le pédago-gisme... et c’est cette lecture globale, silencieuse, et rapide, voire prédictive – parée de tous les qualificatifs cachant une réelle incompréhension. Les dégâts, ce sont une mémoire mal entraînée, une culture au rabais (et non plus littéraire), un apprentissage dirigiste. Nous échapperons peut-être au pire : à un enseignement qui préfère systématiquement à l’inné l’acquis, aux « cerveaux gauches » trop indépendants les individus visuels et soumis.
CONTRE-EXPERTISE D'UNE TRAHISON. LA RÉFORME DU FRANÇAIS AU LYCÉE, d’Agnès Joste, préface d'Henri Mitterand
Fayard « Mille et une nuits », 2002, 266 p., 12 €
Analysant les textes officiels qui redéfinissent depuis 1999 l'enseignement du français au lycée, l'ouvrage s'attaque à l'idéologie des experts de l'éducation, faiseurs de programmes. L’auteur, membre du collectif « Sauver les lettres » (dont on visitera le site www.sauv.net), n’évite pas toujours attaques ad hominem ni répétitions, réussissant toutefois à élever le débat à partir de textes censés disciplinaires mais non exempts d’incohérences théoriques. La mort « programmée » de la littérature provient de la méconnaissance, voire du mépris des nouveaux élèves comme des enseignants, d’une vision utilitariste de l’enseignement, d’une littérature réduite à la rhétorique. L’apprentissage raisonné du français est massacré avant même la littérature, au motif que grammaire et orthographe sont sources d’inégalités, sélectionnant les élèves d’après leur capacité mémorielle. Plus que jamais lettre et esprit sont unis, parce qu’ils sont menacés : pour ne pas renvoyer les élèves à leur origine sociale, il faut revenir à un enseignement du français attaché aux vraies œuvres, à une lecture du sens, à l’histoire littéraire, à la culture. Enseignants et parents d’élèves tireront grand profit de l’ouvrage, en attendant que les professionnels de la pédagogie acceptent courageusement de tirer eux aussi profit de cette saine critique.
Romain VAISSERMAN
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