Défense de la langue française   

Éditorial N° 209

par : Jean DUTOURD de 1 'Académie française

LES FÉLICITATIONS DU PRÉSIDENT

Aux plumiers d’or 2003
Le vice-amiral Yves Lagane accueillait les lauréats du Plumier d'or, dans les salons de l'hôtel de la Marine, le 14 mai (cf. DLF, n° 208, p.VI), en présence de nombreuses personnalités. Notre président s'est adressé à eux, avant la remise des diplômes et des cadeaux.

Mes chers enfants, tout d’abord je vous félicite d’avoir identifié le dieu Neptune à sa barbe et à son trident, parce que, ma foi, n’importe qui peut être barbu, et quant au trident, ce n’est après tout qu’une fourchette à poisson un peu grande. De même, les demoiselles qui portent des minijupes sont légion. Il fallait votre œil exercé pour reconnaître au passage la déesse Diane. Bravo ! Je vous félicite encore davantage de savoir le nom du loup Ysengrin. Cette pauvre bête commençait à s’ennuyer entre les pages du Roman de Renart. Et voilà que vous lui avez fait une petite visite. Moi qui suis un vieux loup, je vous garantis qu’après un certain âge on est très content de recevoir des jeunes gens. Cela nous change de nos contemporains, fussent-ils barbus et porteurs de fourchette à poisson.

Il y a bien des choses que j’aimerais vous louer de savoir. En particulier que ci désigne le plus proche, et le plus lointain. C’est une petite chose, certes, mais c’est en sachant une foule de petites choses que l’on finit par connaître à fond une langue. Et, par conséquent, que l’on finit par connaître son âme. Une âme complexe, profonde, fidèle à elle-même, c’est beaucoup de mots désignant avec exactitude beaucoup de choses. Il paraît qu’un chien intelligent parvient à connaître une centaine de mots. Nous voyons hélas autour de nous bien des gens qui n’en savent guère plus que ce chien-là et qui, par suite, ne rencontreront jamais leur âme.

Je me suis réjoui enfin de constater que l’accord des participes passés n’avait plus de secret pour vous. Pour ma part, j’avoue qu’à 20 ou 25 ans j’avais encore des hésitations sur cette importante forme gramma-ticale. J’ose même dire que c’est une des complications les plus déconcertantes de notre langage.

Pour en finir avec ma harangue, je voudrais adresser un compliment particulier à M. Andreï Chevtov-Jauvert, qui a expliqué froidement dans sa dissert’ que les voyages l’ennuyaient et qu’il était, de par sa nature, un sédentaire. Aujourd’hui où tout le monde a la bougeotte et saute dans un avion pour un oui ou pour un non, une profession de foi aussi anticonformiste est digne de Baudelaire, qui écrit en toutes lettres dans Les Fleurs du mal à propos des hiboux immobiles pendant des heures :
Leur attitude au sage enseigne
Qu’il faut en ce monde qu’il craigne
Le tumulte et le mouvement ;
L’homme ivre d’une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D’avoir voulu changer de place.
Jean DUTOURD de 1 'Académie française
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