Défense de la langue française   

Éditorial N° 226



La litote
Ce passage, extrait de Leporello1, récent roman de Jean Dutourd, se devait de figurer dans notre revue. Nous remercions notre président de nous avoir autorisés à le reproduire.
Je crois que Dona Elvire en imposa à Don Giovanni tout le temps qu'elle fut sa maîtresse. Arriva inévitablement un jour où il s'aperçut qu'elle n'entendait pas la plaisanterie. Voici un trait curieux de mon patron. Ce qui le détacha plus que tout d'Elvire, c'est le respect, l'admiration, pour ne pas dire l'émerveillement qu'elle manifestait quand elle évoquait l'amour de Don Giovanni pour elle et d'elle pour lui : il voyait dans ces hymnes le comble du poncif. Tant qu'il eut de l'attirance pour elle, il passa sur cette faute de goût, ce qui ne l'empêchait pas de la remarquer et de dire avec son sourire mince que Mlle Elvire « offensait Sainte Litote » du matin au soir. Qui était cette sainte-là qui ne figurait pas sur le calendrier ? Je m'enhardis à le demander à mon maître, ce qui rendit son sourire encore plus mince. La litote n'est pas une figure de vitrail mais une figure de rhétorique. Par elle on peut juger si une personne voit les choses telles qu'elles sont en se refusant à les entourer d'une pacotille d'idées grandioses. Lui, Giovanni, me confia-t-il, était la litote faite homme, ce qui revenait à dire qu'il avait une tournure de caractère à tout rapetisser, à rendre vaines et dérisoires ses pensées ou ses aspirations les plus légitimes. Je ne compris pas cela très clairement sur le moment mais je sais que Sainte Litote n'était peut-être pas aussi adorable que mon maître en était persuadé, qu'elle était peut-être un facteur de dessèchement de la pensée et des sentiments. La litote au premier abord est une marque de modestie et de bonne éducation ; mais à l'utiliser sans cesse on finit par être soi-même, si j'ose dire, une espèce de litote vivante, quelqu'un qui par esprit de système ne voit que ce qui est laid, manqué, exagéré, trompeur dans les actions humaines, y compris celles qui sont réellement louables.
Parmi les choses qui éloignèrent mon maître de Dona Elvire, je compte en premier lieu l'impuissance de cette malheureuse à considérer les paroles, les gens, les événements, les sentiments, bref la vie entière jusque dans les détails les plus triviaux ou les plus douloureux sous un angle inattendu et par conséquent comique. Les Anglais ont un mot qui exprime cette tournure d'esprit : ils l'appellent « l'humour ». M. Giovanni, en bon anglomane qu'il était et qui ne trouvait à son goût que ce qui venait de l'autre côté de la Manche, pratiquait l'humour comme s'il l'avait hérité en naissant, moyennant quoi rien ne lui paraissait important. Toute situation, se terminât-elle par la mort de quelqu'un, pouvait être envisagée sous le soleil aigrelet de l'humour britannique et fournir une anecdote pour faire sourire.
Jean DUTOURD
de 1 'Académie française

1. Plon, 2007 (p. 66).
NDLR : La Grenade et le Suppositoire, tel est le titre du nouvel ouvrage de notre président. Nous pourrons guetter sa publication au mois de février 2008, aux éditions Plon.
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