Défense de la langue française   



Éditorial N° 255


La musique en mots
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Notre président est écrivain et musicien. La combinaison de ces deux talents nous offre de beaux textes. En voici un exemple*.

On a tout dit sur la musique, et le contraire : mais tout se résume à un seul fait, que personne n’a jamais contesté.
En écoutant cet air que vous aimez, et plus encore si vous le savez par coeur, votre plaisir vous vient, sans que vous en ayez clairement conscience, de ce que vous modelez sur lui, à mesure qu’il se déroule, le décours de votre temps intérieur : car rien n’échappe au temps, et la musique n’est rien d’autre que l’art de donner une forme sonore au temps qui passe. Votre pensée n’est jamais qu’une certaine forme donnée au temps qui coule en vous. Qu’une voix soit en train de filer
« ch’io mi scordi di te », et la musique, pendant ces six minutes, dérobe votre temps. Elle vous le confisque. Ce n’est plus vous qui pensez : c’est Mozart, c’est la chanteuse. Votre temps intérieur, le temps de votre conscience prend, seconde après seconde, pendant six minutes, la forme du chant. Votre rythme n’est plus le vôtre, mais le sien. Vous respirez à mesure que vous construisez en vous-même une fluctuation qui est le reflet, le miroir de la musique.
Philippe Beaussant
de l’Académie française

* Extrait de La Malscène (Fayard, 2005, 180 p., 13 €), pages 92 et 93.
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