Défense de la langue française   
Édouard BALLADUR
« Caractère de la France » 1997
PLON
Le 22 juin 1998
La langue et la nation

La France s'est d'abord construite par la force et les armes, puis par sa langue qui a contribué à lui donner sa personnalité et son unité. La fierté qu'elle en a conçue s'est fortifiée au cours des siècles. Il y a une affirmation parallèle du sentiment national et du rayonnement linguistique. Aujourd'hui, le français est consubstantiel à la nation, sans lui celle-ci aurait le sentiment de ne pas exister vraiment, de ne plus savoir qui elle est.

Après la conquête romaine, longtemps le celtique résista au latin, davantage au nord qu'au sud de la Loire. Très tôt, la multiplicité des langues née des invasions, des apports successifs de populations, fut considérée comme un obstacle à l'autorité du pouvoir comme à l'unité du pays. De tous ces parlers, émergea au fil des siècles une langue, celle de l' Île-de-France et du nord de la Loire, qui domina les autres. Ce fut le français. À la fin du Moyen Âge, à la Renaissance, les écrivains, les érudits à travers l'Europe vantaient la noblesse, la douceur et l'exactitude de français.

En 1450, remplaçant le latin, il devint la langue officielle de la chancellerie, avant que, par l'ordonnance de Villers-Cotterêts, François 1er n'en fasse la seule langue administrative et judiciaire utilisée dans tout le pays. À l'intérieur du royaume, le succès du français fut moins lié à son prestige qu'à une lettre infiltration grâce aux textes de l'administration, de plus en plus récente en raison du renforcement du pouvoir royal. Avec la Renaissance apparut l'originalité française dans les lettres. Dès 1533, Rabelais tournait en ridicule la manie des latinismes Du Bellay priait qu'on n'imite pas les Anciens sans discernement. Ce « patriotisme » des écrivains, qui était aussi celui de Ronsard, permit aux lettres françaises de ne pas se laisser submerger par la mode de la préciosité italianisante.

Trait nouveau et remarquable, la sincérité du ton, le caractère personnel de l'inspiration : églogue de Marot sur le printemps sa jeunesse folle, Regrets de Du Bellay, Amours de Marie, Sonnets à Hélène de Ronsard. Cette sincérité fait le charme, d'un genre que la littérature de l'Antiquité avait négligé : l'expression de l'âme, dont témoignent d'une autre manière les Essais de Montaigne.

La littérature de cette époque ouvrit la voie à une tradition qui ne s'éteindra plus, celle qui traite des grands sujets que sont la femme, l'amour, la mort, le péché, la foi. Cette originalité de la littérature française en qui semblait la plus moderne, la plus adaptée aux temps nouveaux, eut un rôle décisif dans le prestige de la langue.

L'imprimerie a joué un rôle capital dans la diffusion du français, plus que l'unité politique qui lui était antérieure et qui n'entraînait pas d'elle-même le ralliement rapide à une langue dominante. Ce n'est qu'au XVIe siècle que, dans les pays de langue d'oc, le français l'emporta dans les villes.

Il fallut attendre la Révolution et l'Emire, la centralisation administrative, la volonté d'égalité, le souci primordial de l'unité, l'ambition de voir l'État aider à l'émancipation de tous grâce à l'enseignement obligatoire, pour que le français devienne véritablement la langue parlée courante. Alors, il s'inscrit dans un territoire, il s 'identifie de plus en plus à une nation.

La fortune extérieure du français s'affirma au XIIe siècle, jusqu'à la fin du XIXe siècle : l'Europe dominait le monde, le français, la langue de la culture et de la diplomatie, dominait l'Europe, l'Amérique latine, l'Orient . Cette situation faisait de la France, dans son propre imaginaire, l'éducatrice des peuples, celle qui était capable de les rassembler autour de valeurs universelles. La diffusion des idéaux révolutionnaires dut beaucoup à l'usage du français.

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Au XXe siècle, sa personnalité, sa nature même et sa place dans le monde sont l'objet d'une double menace, intérieure. Sous prétexte de s'enrichir, de s'ouvrir au monde, le français perd de sa pureté, de sa simplicité, de son originalité. Encombré d'américanismes, il devient moins compréhensible par tous, il se fragmente en parlers propres à des catégories sociales, ethniques, à des générations ; il perd une part de son aspect unitaire, universel.

Il le perd pour les Français, et plus encore pour les autres peuples. Sans doute l'organisation de la Francophonie regroupe-t-elle près de cinquante pays pour lesquels le français est la langue officielle, ou la langue étrangère la plus couramment employée. Même si le nombre des hommes parlant le français ou l'écrivant est beaucoup plus élevé qu'il y a cinquante ans, ceux-ci représentent une part décroissante de la population du monde ; dans la pratique des grandes organisations internationales, le français recule.

Il était au début la langue de travail de l'organisation européenne, progressivement l'anglais tend à l'évincer ; il ne sera pas non plus, comme on l'avait rêvé, la langue commune aux peuples européens. Á l'ONU , malgré la règle, il est de moins en moins employé, au profit de l'anglais. La place du français n'est plus aussi évidente, naturelle, admise. Il faut sans cesse se battre pour la défendre.

En combattant pour leur langue, en France et dans le monde, les Français ont le sentiment de se battre pour leur nation, pour préserver sa personnalité, garantir son influence et son rayonnement. Ils ne sont plus au premier rang de la force militaire, démographique, économique. Ils n'ont plus la puissance dominante de l'Europe, et l'Europe ne donne plus le ton au monde.

Longtemps, la France n'a pas été une puissance commerciale de premier plan. Elle n'a pas colonisé les territoires les plus riches ni les plus peuplés, les élites qui parlaient le français ont été décimées ou se sont évanouies. Participer au monde moderne, accéder au savoir universel, à la production et à la distribution des richesses, c'est désormais, pour beaucoup de peuples, parler l'anglais. Même l'Algérie se tourne vers lui alors qu'elle est tenue financièrement à bout de bras par la France, qui ne réagit pas devant la mise à l'écart de sa langue.

Il reste aux Français leur imagination, leur goût de l'indépendance, leur volonté d'être ceux qui définissent et défendent les causes justes, autour desquelles ils entendent rassembler tous ceux qui utilisent leur langue et reconnaissent dans leur culture les rêves et les aspirations qu'ils ont en commun.

L'usage du français exprime une certaine conception de la politique et des relations entre les peuples.


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