Défense de la langue française   

NOTRE DÉJEUNER PARISIEN (octobre 2007)

Le linguiste Alain Bentolila était l'invité d'honneur du déjeuner d'automne, le 16 octobre, dans l'une des salles de la Brasserie Mollard. L'air aussi modeste qu'amusé, il écouta Claudie Beaujeu présenter, non sans admiration, sa carrière et son oeuvre. ici
Notre hôte est un conteur : pour illustrer ses propos et nous convaincre, il recourt successivement à la Bible, à des anecdotes variées, souvent personnelles ou familiales, offrant ainsi une superbe démonstration de pédagogie. Pari réussi : l'auditoire est captivé.
Il est impossible, dans le cadre de ce compte rendu, de résumer l'exposé très riche de M. Bentolila. Ceux qui ont lu Le Verbe contre la barbarie ont reconnu, au fil de ses propos, les thèmes chers à l'auteur. Pour les absents, nous tenterons de dégager ses idées maîtresses. Tout d'abord le pouvoir du langage, qui permet de formuler sa pensée, de la faire partager, de communiquer avec les autres, notamment avec ceux que l'on n'aime pas. D'où l'importance de l'acquisition du vocabulaire. Or, la simple connaissance des mots se révèle inefficace pour exprimer une pensée articulée. C'est la grammaire qui procure les outils indispensables à une expression précise, la grammaire sans laquelle « les mots glissent sur la grande pente consensuelle ». À ce sujet, M. Bentolila insiste sur la capacité, propre à notre langue, d'utiliser le verbe, grâce auquel nous tentons de répondre aux questions existentielles, de nous projeter dans l'avenir : « je pense... je crois... j'espère... », que l'on peut conjuguer à tous les modes et à tous les temps. Seule la grammaire permet de dire l'imprévisible.
Le pouvoir du langage est immense, il permet d'imposer sa pensée à d'autres. De ce fait, ceux qui ne le maîtrisent pas se trouvent dans une situation d'insécurité linguistique dont les conséquences sont toujours graves :
– Lorsqu'on n'a pas les mots pour dire, on ne les a pas non plus pour questionner. On se trouve alors à la merci des autres. La faiblesse du langage entraîne la faiblesse de la pensée. – Si l’on est incapable d'articuler paisiblement notre pensée, celle-ci s'exaspère ; le passage à la violence risque alors de se produire très vite. Si « on ne garantit pas la paix en parlant, on garantit la guerre en ne se parlant pas ». Pour parler à celui avec qui l'on ne partage pas grand chose, il faut aller chercher les mots les plus précis, les articuler avec soin.
L'acquisition de la langue est si fondamentale qu'elle est étroitement liée à l'éducation – dans la famille d'abord, puis dans le cadre scolaire, notamment à l'école maternelle. M. Bentolila recommande aux éducateurs une attention bienveillante certes, mais aussi une exigence réelle. Un jeune enfant acquiert les moyens de s'exprimer avec une facilité étonnante. Faisons-lui préciser son expression. Osons lui dire que nous ne le comprenons pas, sans oublier que toute intelligence est singulière : écoutons la parole de nos enfants !
Un enfant qui ne possède pas le vocabulaire nécessaire à la lecture n'apprendra pas à lire. Sa capacité de déchiffrer et de comprendre dépend du nombre de mots qu'il a en tête. On sait que les enfants qui ont un vocabulaire cinq fois moins important que celui des autres entrent dans le couloir de l'échec. Parce qu'on ne vérifie pas, ils passent au cycle 3 alors qu'ils balbutient ; puis au collège, et là on les massacre... Ceux qui ont survécu au massacre arrivent à l'université. Il est trop tard pour corriger le défaut initial !
Notre invité, très sollicité, avait un avion à prendre. Remercions-le de nous avoir parlé longuement de choses qui nous préoccupent tous. Faute de temps cependant, il n'a pu répondre à toutes nos questions. On peut se reporter aux nombreux ouvrages qu'il a publiés, livres très éclairants et faciles à se procurer.
Extraits des notes prises par Denise MÉNERET et Guillemette MOUREN-VERRET
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